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fév 24

L’oeuvre de Monet ou « Comment voir le monde ? »

« Comment voir le monde? »

Réflexion philosophique sur un apport concret de l’œuvre de Monet.

« Monet, ce n’est qu’un œil, mais quel œil ! »

Paul Cézanne

le pont japonais

Claude Monet – Le Pont japonais, vers 1918 – Huile sur toile, 86×116cm Paris, musée Marmottan Monet, inv. 5106 – ©musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman Giraudon.

Jackson Pollock – Untitled [Sans titre], 1946 –

Gouache sur papier, 56,5×78cm –

Madrid, collection Thyssen-Bornemisza –

©Adagp, Paris 2010.

Mark Tobey – Earth Rhythms,

1961 Gouache sur carton, 67×49cm Madrid,

musée Thyssen-Bornemisza ©Adagp, Paris 2010.

Au premier abord, cette question peut bien sembler déroutante voire absurde. En effet, ne suffit-il pas d’ouvrir les yeux ? Cette position naïve évite pourtant le réel problème souligné à maintes reprises et qui est celui de notre « indisponibilité au monde ». Sous cette expression apparemment barbare se cache en réalité le constat quotidien selon lequel notre rapport au monde s’avèrerait déterminé par nos préoccupations en tout genre, quelles soient utilitaires, psychologiques ou encore technico-scientifiques. Horace rappelait ainsi à Leuconoé, dans la célèbre ode éponyme, que ses préoccupations pour le futur l’empêchaient d’être attentive au moment présent. De manière plus récente, Bergson soulignait quant-à lui l’idée que notre regard sur le monde est bien souvent déterminé par l’utilité et l’efficacité de l’action. Par conséquent nous serions d’abord amenés à regarder les choses à travers ce qu’elles recèlent comme utilité potentielle pour répondre à nos besoins et désirs. Faisons-nous habituellement attention à l’architecture des bâtiments, à la nature qui nous environne ou encore à la beauté du ciel d’automne ? Ou sommes-nous tellement accaparés par nos préoccupations et nos désirs que nous en oublions trop souvent de voir le monde ? Et quand nous le regardons, le regardons-nous vraiment pour ce qu’il est et non à travers un filtre utilitaire ? S’il en va bien ainsi et si nous ne voyons pas véritablement le monde, comment convertir notre regard afin de voir différemment, de voir mieux ?

L’art rend justement possible un apprentissage de la vision afin de voir le monde tel que nous ne l’avions jamais vu auparavant. Et quand il s’agit de regard, Monet apparaît comme maître incontestable. S’est achevée dernièrement au musée Marmottan de Paris une exposition édifiante sur Monet et l’art abstrait. Il était montré de manière convaincante à quel point Monet a pu inspirer les artistes abstraits, tant par son travail concernant, par exemple, la couleur ou la lumière que par une distanciation progressive de la pure représentation. Pourtant, Monet ne fait pas de l’art abstrait. Certes, il affirme le primat de la couleur et du geste sur la forme; en somme: il ouvre la voie à l’abstraction. Cependant, le chef de file de l’impressionnisme reste un artiste figuratif en ce sens que son œuvre reste ancrée, ne serait-ce que par les titres de ses œuvres, dans une représentation du réel. La force de Monet est alors cette posture intermédiaire; cet entre-deux entre la figuration classique et l’abstraction. Car ici, la subjectivité du peintre s’épanouit pleinement mais sans couper les ponts avec le réel qui est peint.

En parlant de « pont », l’exemple du pont japonais du jardin de Giverny, tel que l’artiste le peint en 1918, est un exemple exceptionnel de cet entre-deux entre figuration et abstraction. L’exposition présentait Le Pont japonais, en regard de Pollock ou encore Mark Tobey comme le résultat d’une libération progressive vis-à-vis de la représentation telle qu’elle est conçue habituellement et comme un engagement de la subjectivité de l’artiste. Voici les termes mêmes de Paloma Alarcó, Commissaire de l’exposition, dans « l’avant propos » du dossier de presse : l’intérêt de Monet « pour des questions telles que la perception de la nature et son besoin d’exprimer son vécu par des moyens purement picturaux le conduiront aux frontières de l’abstraction ». On ne saurait mieux dire ! Monet « aux frontières de l’abstraction », mais jamais hors de la représentation. Regardez le pont japonais; si Monet ne nous indiquait pas le sujet de son oeuvre par son titre, nous en serions encore à essayer d’en deviner le sujet, en préjugeant qu’il y en a un a contrario d’une œuvre Sans titre de n’importe lequel des artistes abstraits. Mais il y a un titre! Et ce titre nous dit ce qu’il faut voir car nous n’avons pas affaire à une peinture qui se contenterait d’être le pur produit de la subjectivité de son auteur. Dès lors, nous pouvons associer un objet réel, appartenant au monde, aux sentiments propres à la manière de voir de l’artiste. Ce lien entre le réel et une manière subjective de le représenter nous apprend alors à voir comme l’auteur pouvait voir. Et « quel oeil » était Monet! D’une richesse affective! Regarder la nature devient une entreprise fascinante car Monet nous apprend à saisir son ambiance, ses changements, ses couleurs, sa lumière. Et cela n’est possible que parce que Monet est resté dans cet entre-deux entre représentation et abstraction. A force d’admirer les tableaux de Monet, nous pouvons apprendre à admirer la nature. L’œuvre d’art est ici le détour nécessaire et passionnant pour aller d’un regard trop souvent aveugle au monde à un regard ébahi; un regard d’esthète.

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