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fév 26

L’originalité de Dali : peindre l’imaginaire ?

Au premier abord, Dali peut rétrospectivement sembler en retard sur son temps.

Tout d’abord, il reprend très fréquemment des thématiques classiques de l’histoire de l’art (scènes religieuses, thématiques du temps qui passe, de la mort, de la passion…). De plus, son style est d’une facture classique et on sent que la maîtrise technique permet une réelle précision du dessin.

Certes, on est d’emblée frappé par l’aspect fantastique et onirique de ses toiles, mais il n’est pas le premier dans l’histoire de l’art à s’émanciper d’une représentation fidèle à la réalité pour laisser libre court aux créations de l’imagination. Dans cette gravure, (et le détail ci-dessous) Callot (artiste nancéien des XVIe et XVIIe siècles) exploite déjà la thématique de la tentation de saint Antoine pour introduire un bestiaire qui n’a rien à envier à celui de Dali…

De ce fait, quand on sait que Dali peint à l’époque où l’abstraction connaît ses lettres de noblesse et où l’art s’émancipe aussi bien de la représentation que du carcan  imposé classiquement par le support matériel qu’est la peinture, on est en droit de se demander ce qui fait l’originalité de Dali.

On classe souvent Dali parmi les surréalistes et on le fait à bon droit si on excepte le fait qu’un artiste qui peint plusieurs centaines d’œuvres durant plus de 70 ans peut difficilement voir sa production réduite à un courant artistique dont l’unité est loin de perdurer pendant tout ce temps. Néanmoins, ce que cette référence au surréalisme suggère est l’idée d’une production artistique marquée par le refus de la rationalité et par la volonté d’exploration de la profondeur du psychisme humain.

Ce qu’il est alors possible de trouver chez Dali, c’est effectivement cette volonté d’explorer l’âme humaine. Dès lors, les œuvres de Dali apparaissent plus ambiguës et originales. Si Dali reprend des thématiques classiques avec un style classique, c’est parce que cela lui permet de suggérer quelque chose qui dépasse ce qu’il reprend et qui, de manière exemplaire, illustre ce qu’il y a de plus intime en tout homme. Regardez à nouveau cette tentation de saint Antoine. Au delà du classicisme de la thématique (voire de son caractère rabâché…), Dali parvient à faire naître ce sentiment de malaise chez le spectateur qui est le signe que l’œuvre n’est pas une simple illustration religieuse. Saint Antoine, c’est nous! Nous qui sommes dépouillés et acculées par nos angoisses, nos désirs, nos passions et même nos pulsions inconscientes. Les monstres qui menacent de nous écraser sont d’autant plus dangereux qu’ils ne sont pas parfaitement identifiables par nous. Le mouvement de la toile contribue à ce sentiment de quasi impuissance et les monstres constitués par de nombreux symboles de nos angoisses et nos pulsions apparaissent d’autant plus menaçants… Sauf que là où mes mots restent froids, l’art nous fait vivre ce sentiment. Cela est la puissance de l’art et de Dali en particulier. Là est son originalité : cette capacité, non a créer à partir de rien, mais à créer en dépassant le lègue de la tradition et voir au delà de la tradition ce qui révèle l’âme humaine.

Je souhaiterais alors finir sur un des multiples détails de cette tentation de saint Antoine : le crucifix avec lequel saint Antoine prétend dévier la charge bestiale qui s’abat sur lui.

Que faut-il en penser ? Et faut-il même en penser quelque chose ? Si cette œuvre n’est pas une simple illustration religieuse et si elle a une portée exemplaire, alors ce crucifix est peut être un symbole. Symbole de l’inutile foi religieuse et d’une humanité livrée à elle-même dans une lutte avec elle-même dont elle est la seule responsable et la seule capable de trouver des solutions. Ou symbole de la faiblesse de la raison face à la charge consciente et inconsciente de nos angoisses, pulsions et autres désirs. Quoiqu’il en soit, maigre protection pour l’homme…

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur cette œuvre et ses détails parfois mystérieux… Mais il s’agissait de montrer que l’originalité de Dali réside peut être dans sa capacité à explorer l’âme humaine et à nous faire sentir notre fragilité.  L’art serait donc un complément nécessaire à la philosophie. Art et philosophie seraient peut être deux manières d’enrichir notre relation au monde et à nous-mêmes. ; deux manières d’apprendre à mieux nous connaître. Puisqu’il s’agit de sentir, je vous invite encore à admirer cette toile, et dans le silence qui succède à la lecture, de ressentir ce que Dali offre à notre regard.

1 comment

  1. Calpurnia Chamaeleonidae

    Voir aussi « La tentation de Saint Antoine », tableau du peintre napolitain Salvator Rosa ( XVII ème siècle ) dont Dali s’est, de toute évidence, inspiré.

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