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fév 28

Qu’est-ce qui est beau ?

La beauté la plus évidente est probablement celle qui est d’abord liée à nos désirs. En ce sens, nous regardons d’abord les « objets » susceptibles de répondre à nos désirs et nous les jugeons dignes ou non de notre attention. Notre expérience de la beauté est souvent celle de  notre regard qui s’attarde sur cette belle femme ou ce bel homme.  Je souhaite, ici, simplement vous proposer un texte de Proust dans lequel le romancier décrit comment son protagoniste (Marcel) a été amené, grâce à l’art, à ne plus voir seulement la beauté évidente des jeunes filles…

 

 

La beauté du monde qui nous entoure ne demande-t-elle qu’un peu d’attention de notre part ?

Ou n’y a-t-il de beau que ce que nous voyons subjectivement comme étant tel ?

« Je restais maintenant volontiers à table pendant qu’on desservait, et si ce n’était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande pouvaient passer, ce n’était plus uniquement du côté de la mer que je regardais. Depuis que j’en avais vu dans des aquarelles d’Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j’aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d’une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes, et au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l’éclairage, l’altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l’or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s’installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d’eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ; j’essayais de trouver la beauté là où je ne m’étais jamais figuré qu’elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ». »

Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Folio classique, p. 432.

2 comments

  1. Harmony

    Merci encore de nous faire partager tous ces témoignages de grands penseurs illuminés!

  2. Braverman Charles

    Avec plaisir…

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