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avr 11

L’humanité face à son destin

Pieter Bruegel, Tour de Babel, 1563

Au moment où certains hommes lucides s’inquiètent pour l’avenir de la planète bleue, se succèdent les guerres du diamant noir et s’accélère, en même temps, la course au développement dans le Tiers-Monde. Mais pendant combien de temps la terre supportera cette frénésie faustienne ? Cette question est d’une brûlante actualité pour les écologistes mais elle n’est pas l’apanage d’un groupe. Il serait d’ailleurs intéressant de revisiter de temps en temps certains philosophes, même infréquentables, comme Roger Garaudy. Ce philosophe français contemporain met l’accent, depuis les années 1970, sur la nécessité pour l’homme moderne de muter pour être en phase avec les nouvelles exigences du monde. Le concept de mutant est novateur et touche même le cœur de la question de l’avenir de l’humanité et de la planète Terre.

Pour Garaudy, la survie de l’humanité dépend absolument de l’avènement d’un nouvel homme. L’aventure humaine est arrivée à la fin d’un cycle ; elle a été précipitée dans des voies sans issue par l’économie, la finance et l’industrie modernes. Il faut peut-être rappeler que Garaudy est un spécialiste de la philosophie de l’histoire dont les recherches sont axées sur Marx mais surtout sur la notion occidentale de progrès qu’il remet en cause et écarte au profit du concept d’entropie. En effet, selon Garaudy, si nous en sommes à ce stade, c’est parce que le monde occidental est guidé par le postulat de Faust selon lequel l’homme doit devenir tout puissant, prendre la place de Dieu et régir le monde. L’idée de progrès véhiculée, comme loi de l’histoire, est un leurre car le monde est, en réalité, régi par la loi de l’entropie.


Ce terme a été forgé en 1865 par le physicien allemand Clausius qui, après les travaux de Sadi Carnot sur la puissance motrice du feu, a découvert le second principe de la thermodynamique selon lequel la transformation de l’énergie provoque en même temps sa dégradation. Cela se traduit par une croissance du désordre. C’est cette non disponibilité de l’énergie une fois transformée qui est appelée entropie. De la même manière, la planète Terre se trouve piégée parce que son énergie est dilapidée par l’Occident, le promoteur des progrès techniques et de l’industrie à grande échelle. D’après Garaudy, c’est ce même principe qui régit le monde dans sa globalité ; il a fallu des années avant qu’on se rende compte des dangers qui guettent la planète bleue. Il écrit :

« Tant que l’entropie demeurait seulement une loi physique prédisant l’épuisement du soleil dans quatre milliards d’années, et la mort de notre planète dans quelques millions d’années, au regard de l’histoire humaine l’entropie était négligeable (…) Il apparut qu’à l’échelle présente du pouvoir humain, notre modèle de croissance accélérait vertigineusement l’entropie, que l’entropie n’était plus seulement une loi physique, une loi de la longue histoire des choses, mais aussi une loi économique, une loi de la courte histoire des hommes (…)… Parlons franc : le modèle de croissance défini par une augmentation quantitative sans fin de la production et de la consommation, ce modèle de croissance engendré par le modèle faustien de la culture occidentale depuis la Renaissance, conduit aujourd’hui à un suicide planétaire. Nos économistes, nos politiciens, nos futurologues positivistes continuent à tenir le langage des premières ivresses de l’industrialisation, celui du XVIIIe siècle, et des « lumières », celui de Marx ou celui de l’optimisme libéral comme si la loi fondamentale de notre monde était la loi du progrès, la loi selon laquelle science et technique peuvent assurer le bonheur de l’homme en satisfaisant ses besoins illimités. »

Garaudy fait cas ici des conséquences de la croissance des 90 dernières années. En effet, les spécialistes ont démontré qu’en cette courte période, plus la moitié du charbon utilisé depuis le début de l’ère moderne a été extraite. De même, dans les 70 dernières années, plus de la moitié du pétrole disponible a été exploitée, sans oublier l’uranium dont les gisements sont pratiquement épuisés. En évoquant ces points, le philosophe français se pose la question de savoir si l’homme d’aujourd’hui a le droit de dilapider, en peu de temps, le capital stocké en énergies fossiles, depuis des millions d’années, dans les entrailles de la terre, et le capital plus récent des forêts stocké depuis des siècles ? La réponse est évidemment non et c’est la raison pour laquelle Garaudy sonne la fin d’un cycle qu’il qualifie d’infernal. En effet, pour lui, nous assistons à la fin d’une illusion et pas encore à la fin du monde : le monde occidental prend conscience de son impuissance et de son incapacité à devenir comme « maître et possesseur de la nature » puisqu’il n’a fait que la détruire, la défigurer au lieu de la transfigurer. Par conséquent, le moment est venu de passer à autre chose c’est-à-dire tenter de relever le défi de l’entropie. La mutation ne serait-elle pas la véritable révolution tant attendue, contrairement à celles que l’humanité a connues dans l’histoire ? Celles qui consistaient à réaliser de simples passations de pouvoir à l’intérieur d’un même système d’aliénation de l’homme ? Ne faudrait-il pas un changement des fins et du sens de la vie et de l’histoire pour que la volonté de revivre l’aventure humaine soit une possibilité ? Cette grande mutation ne reposerait-elle pas sur le dialogue des cultures et des civilisations afin d’apporter des réponses aux problèmes du monde dont le plus sérieux est la possibilité technique d’anéantissement de la vie sur terre ?…

 

3 comments

  1. Braverman Charles

    Retrouvez sur les forums une discussion de cette position de Garaudy relativement à la technique… Qu’apporte les concepts d’entropie et de mutant ? Sont-ils vraiment pertinents ou ne sont-ils que de la « poudre aux yeux » pour dire autrement la seule nécessité de réformer notre comportement ?
    Cliquez ici

  2. Alain

    Je reprends votre article et son commentaire sur mon blog avec les liens d’usage évidemment.
    Salutations blogueuses

  3. Tartiflette

    Je me permets de rajouter ce court extrait de James (extrait repris du site): « J’accorde absolument que ce qui manque le plus à l’humanité, ce n’est point la foi, mais l’esprit critique et la circonspection ».

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