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avr 28

le retard nécessaire (Ou pourquoi notre site s’appelle l’oiseau de Minerve)

Faut-il être à l’heure ? (Ou pourquoi notre site s’appelle l’oiseau de Minerve)

N’est-ce pas impoli d’arriver en retard ? Pire, ne risque t-on pas de manquer la fête lorsqu’on est vraiment -  mais vraiment ! – en retard ?

 

  • Imaginez un peu :

Vous fêtez votre anniversaire… Une fête splendide où presque tous vos amis sont présents… Plusieurs heures de folies… Alors que vous refermez la porte après le départ du dernier gugus – qui vous a même aidé à vider les cendriers et à descendre les cadavres (i.e. les bouteilles vides…) – la sonnette retentit… « Ding dong »…

« Est-ce quelqu’un qui a oublié un truc ? Est-ce cette jolie jeune fille (ou ce joli jeune homme) qui revient chercher son téléphone portable qu’elle (ou il) aurait « malencontreusement » oublié sur le canapé ? »

Vous ouvrez… Et tadadam… Surprise… C’est Monsieur S. … Vous l’aviez invité… Et vous aviez cru qu’il avait dû avoir un empêchement… Mais il est là ; bel et bien là. Avec 7 heures de retard… Rien que ça ! « Y s’fait pas chier çui là ! » L’indignation laisse alors place au remord : « Il a dû avoir un souci et il a quand même fait l’effort de passer. C’est un ami! »

S’engage alors le dialogue suivant :

« Ben alors vieux ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Ça m’fait plaisir que tu passes quand même.

- Bon anniversaire ! Au fait, tout le monde est bien parti ?

- Pourquoi tu d’mandes ça ? Tu voulais les éviter ou quoi ? En tout cas, t’as tout loupé ! C’était énorme! La soirée à ne pas manquer… Enfin bon ; y’en aura d’autres… Qu’est-ce qui t’es arrivé alors ?

- Rien. Je voulais juste tous les éviter… C’est pas que je les aime pas. Au contraire. Mais bon. »

 

  • Mais bon quoi ?

Pourquoi peut-on vouloir délibérément arriver après la fête ? Être un peu en retard pour se faire désirer – soit ! Mais arriver volontairement après la fête ; quel sens cela peut-il bien avoir ? Pourquoi Monsieur S. est-il arrivé si tard ?

Peut-être parce que la présence des autres venait empêcher le dialogue authentique avec son ami et venait transformer l’amitié en simple relation superficielle dans laquelle Monsieur S. craignait de ne pouvoir échanger que quelques mots avec son ami. Est-ce un phénomène marginal que ce sentiment de solitude et de superficialité dans une fête où il y a finalement trop de monde ? Ce moment et ce lieu à la densité de population incroyable et qui pourtant nous renvoie à notre solitude à cause de notre impuissance à nouer une vraie relation et qui nous pousse à butiner de-ci de-là en échangeant trois quatre mots anodins avec des inconnus ou à nous recentrer autour de quelques amis afin de créer un noyau familier dans la fête ; noyau qui fait que la fête n’est plus le lieu de l’amusement de tous avec tous.

Ainsi, Monsieur S. serait arrivé en retard par amitié, parce que la relation amicale nécessite plus que la relation trop lâche qui serait permise par la fête.

 

  • Le retard nécessaire :

Monsieur S. a donc manqué la fête à cause de son retard. Mais son retard aurait en fait été volontaire afin de pouvoir réellement profiter de son ami.

La philosophie se doit également d’être en retard. Son retard est nécessaire. Cette leçon est présente dès le Gorgias de Platon puisque Monsieur Socrate arrive justement en retard à la fête qu’avait donnée Calliclès. Il arrive même après la fête puisqu’il a manqué tout le « fabuleux » discours de Gorgias, l’invité d’honneur de Calliclès. En réalité, Socrate ne pouvait supporter de se coltiner le discours de Gorgias… Ce retard de Socrate, c’est alors le retard de la pensée. Un retard qui est primordial pour ne pas être pris dans l’événement et pour pouvoir réfléchir véritablement en étant loin des passions qui inhibent l’usage de la raison. Et ce retard, c’est celui qui permet d’éviter de subir un discours ne mobilisant que les passions pour instaurer un dialogue véritable dont le modèle et l’amitié et qui est signe de l’usage de la raison.

C’est en suivant cet enseignement socratique du retard nécessaire de la pensée philosophique que notre site – « L’oiseau de Minerve » – prétend être une réflexion sur l’actualité. Il ne s’agit pas de dire ce qui se passe dans le monde, cela n’est que l’aspect superficiel de l’information. Arriver en retard, c’est faire le constat de ce qui s’est passé et trouver le recul nécessaire pour penser la profondeur de l’événement. Informer ne serait donc plus simplement dire l’actualité. Ce serait plutôt penser l’actualité en ce qu’elle implique pour notre rapport au monde, que ce rapport soit politique, esthétique, éthique, scientifique ou encore technique.

« L’oiseau de Minerve » est une métaphore employée par Hegel pour signifier que la philosophie, comme la chouette, ne prend son envol qu’au crépuscule, c’est-à-dire quand les événements sont passés… Notre héritage est peut-être infidèle… Contrairement à Hegel, nous ne défendrons pas l’idée d’un sens des événements, si « sens » signifie une téléologie c’est-à-dire un but vers lequel ils tendraient inexorablement. Trouver le sens des événements sera plutôt les mettre en relief pour réfléchir à partir d’eux. En nous appuyant donc sur l’actualité, nous prétendons saisir ce qui est donné à penser par cette actualité et fournir des pistes de réflexion qui redonnent une épaisseur à l’événement. Sans la philosophie, l’événement semble bien n’être que fugace et n’être que ce qui fait les gros titres et qui, une semaine plus tard, est oublié. N’attendez donc pas de la philosophie qu’elle vous dise dans l’heure ce qui s’est passé… Elle doit prendre le temps de la réflexion… Et donc être en retard !

Voilà le retard nécessaire de la philosophie.

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