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mai 08

Devenir et mourir

Devenir et mourir.

Qui suis-je ? Ni le même qu’hier, ni le même que demain. Nous pouvons vivre dans l’illusion réconfortante d’un « moi » toujours identique à lui-même. Mais il n’y a guère que le mot qui ne change pas. Tout le reste devient. Regardez-vous sur une photo et mesurez l’écart avec votre réalité présente. Les aléas du temps imposent leurs marques si profondément dans la chair qu’ils nous changent intégralement.

C’est d’abord l’apparence qui devient perpétuellement et de manière si évidente que nous focalisons sur ces changements. Ce devenir est la pente inéluctable de la dégénérescence dont l’ultime étape est la mort. Il n’est besoin de dire ni combien un visage se transforme avec les rides qui s’accumulent ni à quel point les sens s’éteignent progressivement jusqu’à nous laisser dans une obscurité isolante et oppressante. Et cela n’est que la marche naturelle du changement. Il faut y ajouter les éventuels accidents et autres maladies qui s’imposent à nous, nous diminuent et nous humilient dans notre corps. Mais toutes ses modalités de notre devenir corporel n’ont finalement d’importance que parce qu’elles nous font souffrir.

C’est en effet la souffrance qui est le fer rouge qui nous marque à vie et que le temps n’efface jamais véritablement. Le devenir ne touche pas simplement notre corps mais aussi notre identité personnelle. L’identité ne peut donc plus être pensée comme ce qui est fixe et défini. La souffrance est la preuve la plus exemplaire que le moi n’existe pas. Il y a un avant et un après de la souffrance. Qui a déjà souffert sait que cette souffrance l’a changé irrémédiablement.

Si l’identité est un devenir et si ce devenir est une pente inexorable vers la mort cela ne signifie pourtant pas qu’il faille être pessimiste. Que l’on devienne est une chance. Rien de plus méprisable en ce sens qu’un homme qui resterait véritablement le même pendant plusieurs dizaines d’années. Devenir c’est tendre vers la mort mais c’est aussi pouvoir lutter pour s’améliorer et se grandir. Prendre conscience du devenir est alors la possibilité de l’utiliser pour reprendre en main notre existence et chercher à être l’homme que nous souhaitons être. Il est par conséquent impossible de dire qui nous sommes tant que nous devenons. Et il est à notre charge de devenir ce que nous souhaitons être.

Seule la mort est alors l’arrêt véritable du devenir d’un homme. S’opère donc une transmutation de ce qui devient en ce qui a été. Exister c’est devenir et la mort seule fixe notre identité de manière définitive. Tant que Socrate était vivant il était impossible de dire qui il était car une quelconque définition était déjà la trahison de la possibilité d’un devenir ultérieur. C’est seulement à sa mort qu’il a été possible de tenter de dire qui avait été Socrate. Ainsi, ce n’est que dans la mémoire des êtres qui nous connaissaient que nous survivons. C’est bien une forme de survie. Chacun de ses êtres peut alors se demander ce que nous avons été. Etions-nous un père aimant ? Un ami sincère ? Un homme engagé ? Notre identité se joue alors dans les souvenirs que nous avons laissés. Et ces souvenirs peuvent fournir des exemples à ses êtres qui nous avaient connu pour guider leur propre devenir. C’est à l’aune de l’exemple qui nous est laissé qu’il est possible de dire si l’existence d’un homme a valu la peine d’être vécue. Lui n’est plus là pour nous dire s’il a été ou non heureux et cela n’a donc plus aucune importance. Il ne reste donc que le souvenir de cet homme et l’importance qu’il va prendre dans notre propre devenir.

1 comment

  1. schuchard

    J’adhère totalement à cette conception de l’existence. Exister c’est avant tout devenir. C’est à la fois angoissant, nous ne savons pas qui nous sommes, et passionnant car rien n’est déterminé à l’avance et tout est toujours possible.
    Bravo pour cet article.

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