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mai 08

Schopenhauer : l’insatiabilité des désirs.

 

Défendant une philosophie pessimiste, Schopenhauer affirme haut et fort notre impossibilité d’être heureux, impossibilité qui tient à la nature même de l’homme. Passant de désir en désir, nous courons sans cesse pour être heureux, sans jamais trouver d’issue finale à cette course infinie. Les désirs impossibles (voler, être heureux) ne sont-ils pas à cet égard un aveu conséquent de notre échec ? Ne trouvant pas de satisfaction définitive et totale dans l’ordre du possible, ne faut-il pas voir dans la recherche de l’impossible cette ultime tentative ?!

Mais le plus souvent nous nous détournons, comme d’une médecine amère, de cette vérité, que souffrir, c’est l’essence même de la vie ; que dès lors la souffrance ne s’infiltre pas en nous du dehors, que nous portons en nous-mêmes l’intarissable source d’où elle sort. Cette peine qui est inséparable de nous, au contraire nous sommes toujours à lui chercher quelque cause étrangère, et comme un prétexte ; semblables à l’homme libre qui se fait une idole, pour ne rester pas sans maître. Sans nous lasser, nous courons de désir en désir ; en vain chaque satisfaction obtenue, en dépit de ce qu’elle promettait, ne nous satisfait point, le plus souvent ne nous laisse que le souvenir d’une erreur honteuse; nous continuons à ne pas comprendre, nous recommençons le jeu des Danaïdes ; et nous voilà à poursuivre encore de nouveaux désirs: « Tant que l’objet de nos désirs est loin, il nous semble au-dessus de tout, l’atteignons-nous, c’est un autre objet que nous souhaitons, et la soif de vivre qui nous tient bouche béante est toujours égale à elle-même. » (LUCRECE, III, v. 1080 sqq.). Et cela va toujours ainsi, à l’infini, à moins, chose plus rare, et qui déjà réclame quelque force de caractère, à moins que nous ne nous trouvions en face d’un désir que nous ne pouvons ni satisfaire ni abandonner ; alors nous avons ce que nous cherchions, un objet que nous puissions en tout instant accuser, à la place de notre propre essence, d’être 1a source de nos misères ; dès lors, nous sommes en querelle avec notre destinée, mais réconciliés avec notre existence même, plus éloignés que jamais de reconnaître que cette existence même a pour essence la douleur, et qu’un vrai contentement est chose impossible.

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation.

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