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juin 08

I comme Idéologie

 

« Idéologie » ou comment disqualifier un adversaire.

Le bon usage : traiter quelqu’un d’idéologue, ou l’accuser d’être dans l’idéologie, c’est toujours une manière de le renvoyer au ‘ciel des idées’ par opposition au « réel ». Celui qui énonce une telle accusation se positionne toujours implicitement ‘dans le réel’ d’où il peut apercevoir son pathétique adversaire noyé dans les nuées des illusions et les brumes de la rêverie. On se perd par principe dans l’idéologie, consciemment ou non et seul le malveillant (ou charitable) adversaire peut nous ramener au réel.

 

1 – Petite généalogie de l’Idéologie – Marx et l’arme de l’idéologie

Le terme d’idéologie appartient de plein droit à la langue politique : si l’étymologie en fait la ‘science des idées’, le mot a pris toute sa valeur et sa force par sa reprise dans L’idéologie allemande de Marx. Le détour par Marx nous permettra de mieux comprendre les enjeux et le problème posé.

 

Marx quitte l’Allemagne en 1843 à la suite de l’interdiction de la Gazette Rhénane à laquelle il participe et son exil parisien lui permet de rencontrer de nombreux dirigeants socialistes et des exilés politiques réunis dans la Ligue des justes. Une seconde rencontre avec F. Engels en 1844 donnera l’impulsion à une période de grande activité théorique (les Manuscrits de 1844, la Sainte Famille, L’idéologie allemande, les Thèses sur Feuerbach). Dans ce contexte de critique politique, Marx tente de se démarquer d’un certains nombres de penseurs dont beaucoup doivent à la philosophie de Hegel. Hegel domine de loin l’horizon philosophique allemand et Marx se soucie avant tout de s’inscrire contre la philosophie hégélienne, et plus encore contre ses épigones désignés du terme générique d’ idéalistes. Réduire ce positionnement à un enjeu psychologique (‘résoudre un complexe avec le ‘père’ hégélien’) ou sociologique  (‘se positionner dans le champ philosophique’) serait tout à fait réducteur. A tort ou à raison, Marx voit la philosophie hégélienne comme un carrefour et un moment décisif.

Hegel a pensé le réel comme une réalisation du concept : autrement dit, la réalité s’est modelée peu à peu dans l’histoire pour devenir ce qu’elle est dans son concept. Ainsi, par exemple, l’éveil des peuples à la liberté lors des Révolutions américaine et française est la réalisation même de ce concept de liberté – et ce malgré toutes les vicissitudes et autres revirements historiques. L’enjeu est donc d’emblée la relation entre la philosophie (le concept) et le réel (matériel et historique). Comme le résume K. Löwith : « Hegel estime que la réalité s’est faite philosophie. Marx en déduit que la philosophie doit se muer totalement en réalité »[i] (cf. la 11ème Thèse sur Feuerbach « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. »[ii]) L’adversaire est donc désigné : l’idéaliste et l’argument est simple il faut revenir au réel pour le transformer. L’arme est donc forgée à dessein et se nommera ‘idéologie’.

 

Mais qu’entend donc Marx par ‘idéologie’ ? On ne résiste pas au plaisir de citer le texte devenu célèbre qui expose le concept :

 

« La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle; et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellec­tuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc., de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du mode de relations qui y correspond, y com­pris les formes les plus larges que celles-ci peuvent prendre. La cons­cience ne peut jamais être autre chose que l’Etre conscient et l’Etre des hommes est leur processus de vie réel. Et, si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur pro­cessus de vie historique, absolument comme le renversement des ob­jets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique. »[iii]

Analysons l’argument :

1° Les idées sont des produits qui sont ‘liés’ à l’activité matérielle : autrement dit, mes idées sont ‘l’émanation’ de ma vie matérielle. Je suis professeur, footballeur ou boulanger ; mes idées sont le produit de mon activité (enseigner, courir après un ballon ou fabriquer du pain). On sera prudent en notant que le terme ‘émanation’ est vague, seulement précisé comme un conditionnement plus loin. De fait, enseigner, tirer dans une balle ou faire du pain ont des effets sur ce que nous sommes : physiquement mais aussi intellectuellement. Le professeur de mathématiques manipule l’abstraction, corrige, réprimande, est confronté à des jeunes gens plus ou moins enthousiastes etc. ; le footballeur éprouve son corps, élabore des tactiques, recherche toujours la victoire etc. – toutes ces activités ont des effets en retour sur les idées de ces hommes.

2° L’idéologie est ce qui présente les hommes ‘la tête en bas’ selon la fameuse métaphore de l’image rétinienne où la réalité se présente inversée. L’idéologie serait une déformation ‘optique’, un point de vue erroné et illusoire sur la réalité. Quoique, à ce stade, la thèse à laquelle s’oppose Marx peut être formulée ainsi: ‘Les idées font le monde et sortent librement ex nihilo de l’esprit créateur des hommes’. Autrement dit, l’idéologie est une illusion sur la manière dont les hommes produisent leurs idées (d’ailleurs Marx parle de production d’idées par opposition à la création des idées). C’est donc une analyse du processus réel de production des idées opposé à une vision idéaliste : je pense que j’ai ‘inventé’ telle idée oubliant que mon environnement social, mon travail, mes relations, ma culture etc. ont influé sur cette idée.

Delenda est Carthago… Il faut détruire l’idéologie pour voir le réel dans le ‘bon sens’ : cela revient à décrire la manière dont les processus économiques et sociaux façonnent nos idées et les déterminent (dans quelle mesure… toute la question est là). Le concept d’idéologie est bel et bien une arme pour disqualifier tous ceux qui oublient la réalité et propagent des illusions néfastes.

L’extension du concept d’idéologie

De Marx à la langue politique et journalistique (‘la fin des idéologies’ proclamée à partir de 1989 par exemple), un glissement s’opère dans la définition du concept. Il s’agit d’une extension du concept d’idéologie à toute vision fausse du réel, adoptée consciemment ou non dans un but et pour servir des intérêts. Ainsi, K. Jaspers propose une définition stimulante de l’idéologie :

« Une idéologie est un complexe d’idées ou de représentations qui passe aux yeux du sujet pour une interprétation du monde ou de sa propre situation, qui lui représente la vérité absolue, mais sous la forme d’une illusion par quoi il se justifie, se dissimule, se dérobe d’une façon ou d’une autre, mais pour son avantage immédiat. Voir qu’une pensée est idéologique équivaut à dévoiler l’erreur, à démasquer le mal, la désigner comme idéologie, c’est lui reprocher d’être mensongère et malhonnête, on ne saurait donc l’attaquer plus violemment. »[iv]

 

De ce point de vue, le terme d’idéologie ne décrit plus un processus mais un résultat : la vision fausse du réel. Et cette définition insiste sur la finalité de l’idéologie : une idéologie sert à quelque chose – elle donne du sens, masque le réel, compense un mal etc. On peut comprendre alors que le concept dissémine dans les sciences sociales : l’idéologie peut se loger dans des analyses sociologiques ou psychanalytiques et s’allier à elles. L’idéologie en ce sens devient envahissante puisqu’elle désigne un complexe d’idées qui donne du sens à l’individu et lui sert de filtre de compréhension du monde. Sous le postulat que cet ensemble d’idées et ces catégories de jugement sont tantôt fausses tantôt différentes du réel (peut être y a-t-il une nuance…).

 

L’extension triviale s’achève dans la langue politique et journalistique où l’idéologie est une manière de stigmatiser un point de vue artificiel et donc néfaste sur le réel. L’exemple cité de la pseudo ‘fin des idéologies’ lors de l’effondrement de l’empire soviétique en 1989 est tout à fait révélateur. La fin des régimes communistes en Europe fut décrite souvent comme le signe de ‘la fin des idéologies’ ; le ‘raisonnement’ étant donc le suivant : 1° les régimes communistes étaient la réalisation du ‘communisme’ ; 2° le ‘communisme’ était une idéologie, sinon la seule encore existante ; 3° la fin de ces régimes équivalait ipso facto à une fin de toute idéologie. Le ridicule de ce pseudo-raisonnement saute aux yeux et son caractère éminemment idéologique se révèle : dire que la démocratie occidentale et le système capitaliste des années 80 étaient LA réalité, c’était oublier combien cette configuration politique et économique était un produit historique qui n’épuisait pas le ‘réel’. Et soutenir la thèse de ‘la fin des idéologies’ c’est donc faire encore de l’idéologie en soutenant une vision fausse et apologétique de ce même système.

Ou comment un terme savant finit par devenir un de ces mots ‘bons à tout dire’ de la langue commune.


2 – Le problème philosophique de l’idéologie : le réel contre l’idée ?

 

Alors que penser de ce concept et quel problème tente t’il de mettre en lumière ?

Le problème est finalement simple à identifier tant il est trivial : en forgeant nos concepts et nos représentations du monde, n’oublions nous pas trop souvent qu’ils ne sont ‘que’ des idées ou des filtres – et non le réel lui-même ? Les êtres humains n’ont-ils pas tendance à confondre les produits de leur esprit pour ce qui est indépendamment d’eux. Et à s’illusionner ainsi ne se condamnent-ils pas à l’erreur et à l’échec ?

L’adversaire est donc le fameux idéaliste – qui est moins une catégorie d’individus qu’une tendance finalement assez naturelle en chacun de nous à se laisser aller à nos divagations et créations intellectuelles. Son représentant le plus éminent serait donc le ‘platonicien’ qui sommeille en chacun de nous. Platon qui investissait l’idée du plus haut degré de réalité : c’est l’idée du lit qui selon Platon permet à l’artisan de concevoir un lit – l’idée est la cause de ce lit, sa vérité, et son plus haut degré de réalité.

 

Or personne ne souhaite vivre dans l’erreur ; ou plutôt, tout le monde a conscience de ce qu’une vision fausse du réel peut induire comme effets désastreux en pratique. Après tout, vivre dans une douce rêverie pourrait sembler appréciable, si cette illusion nous donnait du plaisir. Mais en termes pratiques, notamment en politique, si cette illusion guide nos actes, alors nous serons probablement conduits à l’échec ou à la violence. Celui qui s’illusionne sur le réel obtient la plupart du temps une satisfaction ou une compensation, mais celle-ci est le plus souvent limitée ou ne résout en rien les problèmes posés. Une pensée qui s’abstrait ainsi du réel serait une mauvaise abstraction : elle devient ce que Hegel nomme une ‘volonté pure’, la pensée qui se libère de toute limitation et qui se croit absolument libre[v]. Or cette pensée abstraite se mue souvent en une volonté dangereuse : si j’oublie d’où viennent mes idées et surtout dans quel contexte elles cherchent à se réaliser, si je me passe de toute réflexion sur les moyens de mettre en œuvre mes idées, j’aurai tendance naturellement à vouloir les imposer de toute force, à ce que le réel corresponde à tout prix à mes idées ou mon idéologie – là débute toute violence et tout fanatisme (la ‘furie de la destruction’ dont parle Hegel).

On peut ainsi prendre pour exemple le rôle néfaste qu’a la religion selon Marx dans le fameux texte où il la désigne comme ‘l’opium du peuple’. La religion (qu’il ne désigne pas encore du terme d’idéologie) est une représentation fausse du réel qui console de la souffrance et de l’injustice du monde en promettant un au-delà meilleur et en conférant à la souffrance une valeur morale (en la personne notamment du Christ).

« c’est l’homme qui fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. C’est-à-dire que la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi qu’a l’homme qui ne s’est pas encore atteint lui-même, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme, ce n’est pas une essence abstraite blottie quelque part hors du monde. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion comme conscience inversée du monde parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. »[vi]

 

Dès lors, l’enjeu est de revenir soit au réel lui-même, soit au discours vrai sur le réel. De fait, dire que l’on revient au réel lui-même relève d’une confusion évidente. Il n’y a pas d’un côté le discours (idéologique) et de l’autre l’action de transformation du réel. En effet, on agit en fonction d’une croyance, donc d’un discours sur le réel. Et de fait, la dénonciation de l’idéologie est toujours une manière de critiquer les illusions et les erreurs afin de les disqualifier. S’il faut ‘transformer le monde’ comme nous invite Marx dans la 11ème Thèse sur Feuerbach et cesser de ‘l’interpréter’[vii], alors cette transformation doit s’appuyer sur une critique des fausses représentations du réel, et il faut donc les troquer pour une vision juste de celui-ci.

 

Tout l’enjeu est de savoir quelles sont les alternatives à l’idéologie et comment en sortir ?

 

On peut regrouper les réponses au défi de l’idéologie en trois catégories :

 

-          La réponse pragmatiste : s’il y a de l’idéologie, il faut éprouver notre discours au contact du réel ; la meilleure réponse et la meilleure idée sera celle qui ‘marche’ ou s’avère ‘la meilleure’ en pratique.

-          La réponse positiviste : à l’idéologie, il est possible de substituer la ‘science’ et donc de formuler un discours objectivement vrai sur le réel.

-          La ‘réponse’ relativiste : en vérité, il n’y a que de l’idéologie ou plutôt que des perspectives sur le réel ; on ne peut prétendre sortir de l’idéologie.

 

To be continued…


[i] K. Lowith, De Hegel à Nietzsche, Gallimard, Tel, 1969, p : 124.

[ii] K. Marx, Thèses sur Feuerbach, in K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, Editions Sociales, 1976, p : 4.

[iii] K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande, op.cit., p : 20.

[iv] K. Jaspers, Origine et sens de l’histoire, 1954.

[v] G.W.F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, introduction, §5, PUF, 2003, p :121.

[vi] K. Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Editions Sociales, 1975, p :197.

[vii] « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer. », K. Marx, Thèses sur Feuerbach op. cit.

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