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août 17

4- Ce que c’est que prendre un risque technique.

Si le risque zéro n’existe pas quand on parle de technique et s’il est donc primordial d’évaluer le risque qui est pris, encore faut-il réfléchir à la définition du risque et au calcul dont il semble devoir être l’objet. Une brève analyse de la manière dont nous prenons habituellement des risques permettra alors de dégager les éléments clefs de ce que c’est que prendre un risque et l’attitude qu’il conviendrait alors d’adopter.

 

 

 

  • Prendre un risque au quotidien.

Lorsque dans la vie courante nous choisissons de prendre un risque, cela implique – si nous agissions de manière rationnelle – que nous ayons conscience que notre action peut échouer mais que nous estimons que le « jeu en vaut la chandelle », c’est-à-dire que le gain lié à l’espoir de la réussite de notre action surpasse les conséquences néfastes qui surviendraient dans la probabilité d’un échec. Deux facteurs sont donc pris en compte : la probabilité de réussite (ou d’échec) et le gain (ou les pertes liées à l’échec). Nous mettons alors dans la balance d’un côté les gains pondérés par la probabilité de la réussite et de l’autre les pertes pondérées par la probabilité de l’échec. Il semble alors ne rester qu’à tirer les conséquences de cette comparaison pour décider…

Ces quelques considérations paraîtrons alors n’être qu’un idéal type de rationalité au regard duquel il est possible de saisir le décalage avec nos prises de risque habituelles. Nous échouons souvent à être objectifs car les gains et les pertes peuvent impliquer nos passions et nos peurs. De plus, les probabilités de réussite et d’échec peuvent difficilement être établies car nous les induisons souvent de quelques vagues expériences ou prémonitions et la prise de risque devient, de ce fait, une croyance plutôt vague dans la réussite ou l’échec de notre action et qui passe sous silence bien des ignorances relatives à la complexité du monde dans lequel se déroule notre action.


  • Les éléments de la prise de risque.

Quel est le risque lié à la construction d’une centrale nucléaire ? Il est d’abord évident que ce n’est pas le même que celui lié à l’utilisation d’une machine à laver car les conséquences en cas de défaillance ne sont pas les mêmes. Mais en plus des conséquences, il faut également se demander quelle est la probabilité de survenu de telle ou telle défaillance. Tout risque doit donc être évalué en fonction de ces deux variables évoquées précédemment. Mais la pensée technicienne ne peut pas se permettre d’être aussi approximative que notre attitude habituelle liée à la prise de risque. Le risque technique suppose une rigueur étrangère à nos prises de risque individuelles car les enjeux ne sont pas les mêmes. Prendre un risque technique devrait donc d’abord supposer de déterminer tous les aléas qui pourraient mettre en échec l’action recherchée. L’aléa est par conséquent la probabilité de survenu d’un événement impliquant l’échec de la technique (qu’il soit une défaillance technique liée à l’usure d’une pièce, à une action humaine ou à un événement naturel). Il s’agirait donc d’examiner toutes les causes potentielles de défaillances et de chercher à quantifier la probabilité de tels aléas. Une fois déterminés les aléas, il faudrait alors établir les conséquences associées à de tels aléas : c’est l’enjeu. Evaluer un risque reviendrait finalement à la combinaison linéaire de tous les scénarios envisagés, scénarios qui sont caractérisés par un aléa et un enjeu. Prendre un risque technique reviendrait alors à comparer la probabilité et l’enjeu du gain avec la probabilité et l’enjeu des pertes. Ce calcul de risque technique impliquant différents scénarios de catastrophes permettrait alors de créer des protocoles de secours venant palier les conséquences néfastes envisagées dans ces scénarios. Chaque scénario de catastrophe peut ainsi voir son enjeu diminué voire annulé par un tel protocole de secours. Le calcul devient alors particulièrement complexe puisqu’il conviendrait logiquement d’examiner également la probabilité d’échec et de réussite des protocoles de secours. Cette réflexion sur les protocoles de secours n’est pas anodine car l’exemple de Fukushima montre à quel point il n’est pas possible de leur faire entièrement confiance. La conjonction d’un tremblement de terre et d’un tsunami a en effet non seulement coupé l’alimentation électrique habituelle de la centrale mais cela à également anéanti les groupes électrogènes de secours impliquant alors le dysfonctionnement des systèmes de refroidissement des réacteurs.


  • Les difficultés du calcul du risque technique.

Il ne s’agit donc pas d’accepter une confiance aveugle en la technique mais bien d’évaluer le risque pour se demander si le jeu en vaut la chandelle. Et on en aperçoit alors les difficultés :

- Déterminer les scénarios possibles (et même ceux qui conjuguent un tremblement de terre et un tsunami…). L’exceptionnel est difficilement pensable mais ne peut pas être négligé sous prétexte qu’on ne pouvait pas attendre du scientifique qu’il imagine de telles conjonctions d’événements. Prendre un risque supposerait au contraire la nécessité d’une imagination particulièrement féconde.

- Evaluer précisément les probabilités de ces aléas. Comment appliquer l’outil mathématique à la réalité pour quantifier la probabilité d’un événement ? Se contenter de dire « la conjonction d’un tremblement de terre et d’un tsunami est infiniment peu probable » n’est pas une quantification rigoureuse, mathématiques et scientifique du risque. Par ailleurs plus les probabilités sont infimes plus la moindre erreur produit ensuite des écarts gigantesques dans l’évaluation du risque. On voit alors que quantifier un risque pour utiliser cette quantification dans la prise de décision peut devenir pour le moins délicat voire arbitraire.

- Evaluer précisément l’enjeu lié à la réalisation d’un aléas. Ceci n’est pas aisé car nous ne savons malheureusement souvent qu’après coup (par un retour d’expérience) ce qui était en jeu et parce que certains scénarios ont des répercussions à très long terme qui sont par conséquent difficiles à déterminer.

Tout le problème est alors de savoir si les optimistes de la technique sont capables d’assurer la possibilité d’une prise de risque rationnelle. Voilà un défi pour la technique…

 

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