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oct 02

L’acte photographique : détruire photoshop

L’acte photographique : détruire photoshop

Il sera question de mots considérés comme désuets par le public avisé : essence, objectivité, réalité et virginité.

Quelle est la raison du léger tremblement qui saisit notre index dans l’instant même qui précède l’instant du déclenchement ? Pourquoi est-il si malaisé de retenir notre souffle au moment même où le click de l’appareil va couper le souffle du monde ?

C’est que vous avez là – dans la folie de notre doigt le plus adroit et dans la disjonction du couple poumons / diaphragme – la manifestation physiologique de l’irrévocable « fait » photographique : que l’acte photographique ne fait pas qu’immobiliser l’instant du déclenchement (un instant loin d’être insécable, qui peut « durer » quelques secondes, le « maintenant » dont parle Aristote), mais fait venir au monde cet « il y a » dont son produit est le témoignage.

Il existe, au fond de l’image photographique, une impression de réalité au sens strict : quelque chose se fraie son chemin dans le ciel, c’est la lumière qui pénètre le capteur et s’écrit au fond de lui, dans l’hystérie de son utérus (« photos », c’est la lumière ; et « graphein » veut dire écrire, dessiner, peindre). L’écriture de la lumière du dehors parvient alors à la lumière de notre regard et l’éclaire en retour ; et c’est cette impression qui provoque l’émotion de notre vision, puisque la lumière de notre regard était obstruée. La froideur de l’image est le retour à sa virginité, qu’avaient violée la silencieuse violence de l’habitude et du besoin. Son hyménée se reconstitue, et attend que l’amour du réel le désagrège à nouveau, l’accueillant avec joie.

De l’expression de l’artiste à l’impression de la lumière dans son œil mécanique : le choix subjectif est subordonné à l’objectivité du mécanisme. La vision photographique devient au plus haut degré cette perception pure qui ne demande qu’à être elle-même, et que l’on appelle « contemplation » : elle nous détache de nous-mêmes, de notre vie intérieure aussi bien que de nos besoins ; elle nous détache de la réalité à laquelle cette perception bâtarde nous fait accéder. Dans ce « maintenant » figé qui ne sera plus, et dont l’image est pourtant là, il y a un monde qui se manifeste pour la première fois ; « il y a » à chaque fois une origine du monde pour chaque regard singulier.

Il n’est pas question, pour la photographie, de se contenter du « phénomène », et de se faire « inventaire du monde ». Ou de témoigner de ce que le regard authentique se situe en deçà des phénomènes. Ou, même, d’affirmer que le phénomène n’est que travestissement. Bien au contraire, c’est une voie vers l’essence que l’image photographique propose à notre regard : l’essence individuelle qui apparaît à la surface de l’objet, dans le dépouillement et l’isolement de la vision.

Mais, du coup, elle montre aussi que le réel déborde l’essence que notre regard découvre à sa surface : qu’il y a du bougé, une absence de netteté ; une profondeur et un mouvement vers lequel la photographie peut seulement faire signe ; et des synesthésies de la perception qui lui sont étrangères.

Meurtre et révélation du réel dans sa représentation : la photographie tue un instant du réel – en le sortant du mouvement du temps, en le privant de son aspect de profondeur (que je puisse tourner autour de l’objet) – pour le restituer à la virginité du regard.

Attention, ceci n’est pas un plaidoyer pour la photographie documentaire, mais pour l’inévitable valeur documentaire de la photographie.

 

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