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oct 09

Le musée, ou la mort de l’art!

Le musée, ou la mort de l’art

On ne saurait assez souligner la valeur pédagogique d’un musée : il montre des œuvres au public, en les ordonnant de manière cohérente. Mais on ne saurait pas non plus occulter pourquoi il est l’ennemi résolu et intime de toute œuvre d’art. C’est pourquoi je propose d’en abattre les guichets, d’en faire sauter les serrures, et d’en dépecer les murs.

 Il n’est pas question de jouer le raffinement d’une pseudo-élite contre la brutalité aveugle de la masse. Ni de lui en vouloir parce qu’il manifeste, depuis sa naissance à Florence jusqu’à son aboutissement dans le golfe, une volonté de puissance qui cache la valeur critique de l’œuvre à la faveur de son usage rhétorique.

 Ceci n’est que contingence : des propriétés simplement coïncidentes de l’objet « musée », que le « vrai » musée saurait aisément dépasser. Cependant, le musée est, par essence, le cimetière des beaux-arts.

 Certes, l’œuvre « muséifiée » est encore donnée au regard admiratif du spectateur. Et, dans des conditions biens particulières, elle garde même l’excellence de l’éclairer, le réveiller, le désengourdir (que l’on pense simplement aux Nymphéas à l’Orangerie).

 Mais elle y devient un classique, et plus rien ne va lui faire subir les peines heureuses de l’âpre discussion. Elle doit plaire, ou – si elle ne plaît pas – elle doit dire quelque chose. Elle est là, donc elle doit posséder une quelconque valeur esthétique. Elle doit nous ébahir, sinon elle serait ailleurs.

Sa puissance émancipatrice, quant à elle, en est entièrement anesthésiée, voire carrément abolie. Comment montrerait-elle les contradictions du réel à un regard prêt à tout accueillir ? L’art pour l’art, sans la puissance de l’art. L’enferment de l’art dans son cercueil, son isolément dans un imaginaire psychotique. Le musée ne démocratise rien, puisqu’il dévoile pour clôturer.

 Que l’art revienne dans les rues, dans les places publiques – qu’il récupère ses lieux propres : l’atelier, qui manifeste la matérialité et les sons de sa production : la galerie, ses bas plafonds, son éclairage incertain, son intimité ouverte au monde. Que l’art soit constamment à la portée de l’œil, qu’il déborde le moment de la fête et des loisirs !

En dehors du musée, l’œuvre n’est finalement plus l’image du réel – mais le réel lui-même : elle peut en devenir la vénération, la possession, la révolte. Elle n’est plus séparée du monde – d’autant plus séparée qu’on dit qu’elle en est la récréation imaginaire – mais rayonne en lui. Elle n’est plus délivrée de sa puissance sacrée, mais elle l’incarne dans sa propre matérialité.

On pourra ainsi envisager la mort d’une œuvre d’art, lorsque elle ne dit plus rien – sa destruction au lieu de la conservation d’un cadavre – mais aussi sa résurrection toujours possible. Et enfin récupérer sa vocation au secret : en dehors de la trompeuse transparence – la transparence qui occulte et détruit – du musée, et de l’accessibilité sans restes qu’il lui donne en la montrant toujours.

 

 

 

 

 

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