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déc 12

Mémoire et condition de l’étranger.

Mémoire et condition de l’étranger.

W. G. Sebald est l’auteur de quatre romans : Vertiges ; Les anneaux de Saturne ; Les émigrants ; Austerlitz

Est « étranger » ce qui nous paraît « étrange ». Et l’on compte bien, parmi les objets les plus étranges qui soient, l’ « expatrié » : l’étranger par excellence. D’où une conception spatiale de l’étranger : non pas forcément géographique, mais au moins culturelle ; en tout cas, toujours objective. L’étranger est étranger, car il est « dehors » : il n’est pas chez lui ; il se trouve à l’extérieur de sa patrie, de son sol natal. Or, on conçoit généralement cet « être dehors » par rapport à des frontières spatiales et objectives (qu’elles soient de nature juridique ou culturelle). Au point que même lorsqu’il est « dedans » (en tant qu’immigré), il se définit par sa référence au « dehors » – ce dehors vers lequel il peut être expulsé à tout moment lorsque sa présence dans l’espace est « clandestinisée » par la loi.

Mais il existe une conception alternative, temporelle et vécue, de l’étranger. C’est une conception que l’on pourrait taxer de « spiritualisme » (Augustin, Descartes, Husserl : dès lors qu’il y a prééminence du temps sur l’espace, il y a dualisme, et prééminence de l’esprit sur le corps). C’est en réalité la conception la plus matérialiste, puisque nous verrons que la matière n’y est pas la conséquence d’une désignation arbitraire.

Comme l’a montré Husserl, la temporalité subjective est « extase », et retour extatique à soi : continuité et discontinuité au cœur de la conscience, qui en est la définition même1. Or, l’expatriation est aussi une extase au sens littéral du terme : c’est un « être transporté hors de soi-même », un « sortir de soi » – de son sol, de sa terre natale, de son chez soi. Cependant, cette sortie de soi est l’origine d’une rentrée précipitée en soi, voire d’un enfermement en soi. C’est une extase sans retour à soi (à son sol, à sa patrie) et qui, en même temps, enferme en soi (en son intériorité).

De par sa précarité administrative, il est aisé de voir que l’étranger est généralement privé de la construction d’un avenir. Cela est d’autant plus évident que cette amputation temporelle est directement proportionnée à la précarité administrative dont il est l’objet : sans titre de séjour, le futur se heurte aux limites de la journée ; sa présence sur le territoire étant autorisée, l’avenir a tout au plus les bornes de l’année. L’absence de temps l’empêche alors de « faire œuvre »2.

Néanmoins, cette privation temporelle dépasse la condition administrative de l’étranger : elle se greffe sur sa condition spirituelle. D’autant plus que l’étranger administratif n’est qu’une « étiquette » (qui signifie que tel ou tel individu est extérieur au groupe de référence) ; « étiquette » que l’on peut déplacer au gré de l’assouplissement ou du durcissement des politiques migratoires et des critères de naturalisation.

La conception spatiale de l’étranger est alors purement nominaliste, donc idéaliste. Dès lors, c’est seulement la désignation d’ « étranger » qui produit des effets matériaux et sociaux, mais cette désignation reste un acte de la volonté (de la souveraineté de l’Etat-nation) – création ex-nihilo assurément inscrite dans des conditions sociopolitiques déterminées (par exemple, il sera plus difficile d’être naturalisé sous M. Guéant que sous M. Joxe), mais qui présente tous les caractères de la pure décision politique.

Cependant, autoriser l’étranger à « devenir l’un des nôtres » – à lui donner la dignité politique d’un citoyen – ne le fait pas pour autant sortir de sa condition spirituelle : l’étranger reste « étrange » au monde, et celle d’étranger demeure une épreuve vécue aux creux de la pensée et de la langue. Le mimétisme serait une trahison de soi ; et il reste de toute façon impossible : le mimétisme langagier (si l’on a un talent naturel pour la phonétique) ne produira jamais le mimétisme de la pensée.

L’étranger est « sans communauté » : ce déracinement est à l’origine de son dépaysement, et donc de l’affaiblissement de son rapport au futur. Il n’en est pas radicalement séparé : il a des projets, et souvent une famille ; il peut même produire des « œuvres » s’il en a le talent et la volonté. Mais il ne peut vivre son futur qu’avec une intensité moindre, comme détaché de lui, puisque son esprit s’éprouve d’abord dans le manque des « siens ». La dimension du « projet » n’est que secondaire dans son existence : l’étranger est l’homme pour lequel le projet n’est pas le style originel d’existence.

L’absence d’enracinement langagier, spirituel est donc son « mal radical », car elle le fait exister « dans le vide ». Est-ce dire que la condition de l’étranger est celle de l’instant ? Le temps discontinu de la jouissance, la succession imprévue des kairoi serait alors son temps de vie propre.

Le problème est alors le même que pour toute existence humaine : toute cohérence existentielle (celle d’un style ou d’un caractère) serait perdue dans le déversement d’un flot déstructuré de cristaux. L’étranger, déjà étranger au monde, deviendrait aussi étranger à soi-même : cet oubli de soi serait – pour lui, être privé d’un futur originel – tout simplement destructeur.

C’est pourquoi, si son sens d’être n’est ni éparpillé dans l’intensité des kairoi ni à-venir dans le projet de son futur, l’étranger ne peut être que mémoire : mémoire de son sol natal et de son existence déracinée, c’est-à-dire de l’abandon d’une langue.

 Ainsi, sans extase projective, il aura la plus grand peine à sortir de soi, dans l’extériorité du monde et du temps : s’il fait œuvre, cette œuvre n’est pas la démonstration de sa puissance (de l’extension de soi aux bornes du monde et du temps), mais la lutte hésitante contre un manque qu’il éprouve les plus grandes difficultés à nommer. L’œuvre n’est plus d’abord information de l’extérieur qui dévoile l’intériorité, mais expression de son intériorité dans l’extérieur.

Car l’étranger ne peut que se replier dans l’intériorité, où repose la seule dimension du temps qui lui reste accessible de manière primitive : l’expatriation conduit alors au culte de la mémoire, puisque la mémoire est cette extase en soi-même qui correspond exactement à son mode d’existence. Est alors étranger celui qui vit d’abord dans le passé, et inversement.

Le culte de la mémoire ouvre alors deux voies à l’étranger – ces voies étant tout à fait incompatibles.

Tout d’abord, l’enfermement en soi peut devenir enferment dans son intériorité communautaire. Il projette sa patrie absente en dehors de soi : son passé individuel se transmue ainsi dans le passé de la communauté. La mémoire des siens le conduit alors à reconstituer avec les siens une communauté factice, et à idéaliser leur passé commun. Or, ce passé fantasmé ne peut donner lieu qu’à une ouverture limitée à l’avenir et au monde : l’avenir, c’est celui de la communauté de remplacement, et le monde a les bornes de la langue mourante que les « siens » continuent à parler en morts-vivants.

Cependant, cet enfermement peut aussi se convertir, non pas en mémoire subie, mais en archéologie de la mémoire. L’étranger écrit, par exemple, des biographies et se rattache aux siens par la conservation de sa langue maternelle.

Ainsi, alors que l’homme est appelé à vivre en dehors de soi, pour y exercer la puissance de sa volonté, la condition authentique de l’étranger ne peut être qu’une condition d’exil : il est enfermé en soi, car il ne peut exister nulle part ailleurs ; mais il reste loin de soi, puisqu’il ne peut s’éprouver comme tel que dans le bannissement de sa langue. Séparé de soi, tout en étant enfermé en soi : c’est justement cette fêlure dans son être que le travail de l’archéologie cherche à combler par purification et stylisation : il l’amène simplement à constater que « certaines choses ont une manière de resurgir à l’improviste, inopinément, souvent après une très longue absence »3, à condition qu’il reconnaisse ce qui est le plus difficile : que les « tentatives de faire revivre le passé » doivent à tout prix éviter ces « débordements de sentiment » contre lesquels l’écriture est le seul antidote4.

Il s’ensuit que, incapable de retrouver un chez soi, l’étranger demeure essentiellement nomade (même s’il reste physiquement au même endroit). C’est cette errance qui est à l’origine de la solitude et du sentiment de défaite qui l’anime. D’où l’importance extrême que l’étranger assigne à l’amitié, ainsi que sa difficulté et sa rareté pour lui.

C’est pourquoi l’on peut avancer que la condition de l’étranger est soit factice et inauthentique, soit essentiellement malheureuse, au plus haut degré d’intensité (c’est-à-dire un malheur qui n’est pas tant psychologique que métaphysique).

 

1 M. Guercini, « La critique de Bergson dans le chapitre sur la temporalité dans la Phéménologie de la perception », Chiasmi, n°9.

 

2 G. Leblanc, Dedans, dehors.

 

3 W. G. Sebald, Les émigrants, p. 32.

 

4 Ibid., p. 40.

 

1 comment

  1. Tartiflette

    Incroyable!! Il y a quelques jours, j’ai dit à une amie que je me sentais telle une nomade et que je voulais voir d’autres horizons…bref…

    Merci pour cette superbe analyse!!

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