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déc 19

Carpe diem ! Pour quoi faire ?

Carpe diem ! Pour quoi faire ?

Introduction

S’il est possible de constater que le bonheur est le but recherché par la plupart des hommes, il est en revanche beaucoup plus complexe de parvenir à se mettre d’accord sur une définition précise du bonheur. Untel visera la richesse, un autre la gloire et un troisième la tranquillité d’une vie familiale rangée. Au delà de ces divergences, c’est bien l’idée de réalisation des désirs qui semblent prédominer. Mais alors, quels désirs réaliser ? Il s’agit donc de chercher ce que l’expression carpe diem prétend nous apprendre sur nos désirs et d’identifier ses éventuelles limites.

Carpe diem fait partie de ces quelques références philosophiques et littéraires qui semblent être particulièrement connues. C’est qu’il y a quelque chose dans cet adage qui nous parle. Mais quoi ? Comment interpréter cette invitation à profiter de l’instant présent et comment prétend elle orienter notre vie pour mieux la diriger vers le bonheur ? Carpe diem ? Pour quoi faire ? Comment veut-il orienter nos actions et n’est-il pas finalement obsolète ?

1 Carpe diem ou l’invitation à la jouissance dé- mesurée.

1.1 Memento mori comme justification du retour au plai- sir présent.

Trouver la signification de cette célèbre injonction nécessite en premier lieu de saisir le constat qui lui est sous-jacent. Il n’est pas alors inutile de revenir à l’intégralité du vers d’Horace qui en est la source : « Carpe diem quam minimum credula postero ». Voici la traduction qui en est habituellement donnée : « Cueille le jour sans te soucier du lendemain ». Ce constat est celui de la finitude humaine. Autrement dit, cette finitude s’enracine dans la certitude de la nécessité d’une mort prochaine. Cette thématique de la mort a irrigué bien plus d’une œuvre philosophique, littéraire ou artistique. « Memento mori »  (« souviens toi de la mort ») est alors devenu le fond de commerce commun aux interprétations religieuses – soulignant la vanité de la vie humaine – au pessimisme – affirmant l’absurdité de la vie humaine – et à l’adage carpe diem – insistant sur la nécessité du plaisir présent. Le mot est lâché : il s’agit bien d’associer l’injonction carpe diem au plaisir et l’enjeu semble donc bien de renouer avec un bonheur présent. Dès lors, comment ce bonheur est-il conçu et comment carpe diem prétend-il nous y amener ?

Etre angoissé par la mort ne peut que conduire à ne pas profiter de la vie. Mais ne pas prendre conscience de la possibilité de la mort risque également de nous éloigner de la nécessité, voire de l’urgence, du plaisir présent. A force de procrastination nous risquerions en effet de ne jamais être heureux. Se souvenir de l’imminence de notre mort ne devrait alors pas nous conduire au désespoir mais au contraire à la valorisation du moment présent et à la valeur du plaisir. La crainte inhibe toute disposition au plaisir car c’est une appréhension qui va constituer la toile de fond de l’existence en donnant un goût amer même au plus doux des plaisirs. Avoir conscience de la possibilité de la mort sans être angoissé par elle permettrait de se rendre compte du caractère éphémère de toute existence et impliquerait par conséquent de savourer d’autant plus toutes les joies de la vie. Prendre conscience du caractère éphémère de la vie pour profiter davantage de tous les plaisirs que le présent nous procure, voilà donc ce qui semble être le premier enseignement de l’adage carpe diem. « Ne pas se fier au lendemain », cela nous invite à comprendre notre relation incertaine au futur puisque, dans la perspective la plus radicale, la mort peut apparaître n’importe quand. Se recentrer sur l’instant présent pour en profiter, tel semble donc être l’exigence à laquelle nous enjoint carpe diem. Oublions les remords et brûlons nos espoirs afin de vivre au présent. Est-ce cela qu’il faut faire pour être heureux ?

 

1.2 Une jouissance sans mesure.

L’interprétation la plus courante de l’injonction carpe diem est alors celle qui nous invite à profiter du moment présent sans discernement. Carpe diem est compris dans ce cas comme invitation aux plaisirs et à la volupté, en dépassant les barrières habituelles qui font obstacle à la jouissance. Il serait ainsi compris comme la réaffirmation de soi, comme un retour à un épanouissement individuel voire purement égoïste qui secoue le joug de la société et de la morale pour enfin se faire plaisir. Contre les obligations diverses qui nous étouffent, contre la morale, les lois, les règles sociales ou encore les convenances, il n’y aurait plus que le moment présent qui compterait. Quand les valeurs vitales se verraient bridées par toutes ces obligations, il s’agirait avec cette injonction carpe diem de retrouver notre liberté. Or cela serait d’autant plus urgent que nos obligations tendent à nous faire oublier l’épée de Damoclès qui est au dessus de nos têtes. Carpe diem serait par conséquent ici un acte de révolte nécessaire au bonheur. Sans lui, nous ne vivrions qu’une vie d’esclave se contentant des quelques miettes de plaisir que la société veut bien nous fournir pour mieux nous assoupir dans l’attente du véritable sommeil qui lui serait éternel. La réaction contre cet oubli de vivre serait alors radical et elle affirmerait le primat de mon plaisir, quel qu’il soit. Afin d’illustrer cette logique du plaisir qui semble impliquée par cette première interprétation de l’expression carpe diem il est possible de citer deux textes extraits de la littérature :

– Parmi les nombreux poèmes, réalisant un éloge du plaisir se fondant implicitement sur ce célèbre vers d’Horace, il est possible de mentionner celui de Baudelaire qui invite au plaisir présent et au refus des règles habituellement admises en se fondant sur la fiction poétique d’un « remords posthume » :

Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

 

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

 

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

 

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »
Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Charles Baudelaire (1821-1867)
Les Fleurs du Mal, Spleen et Idéal, (1857)

– Cette interprétation de l’impératif carpe diem, comme invitation au plaisir se fondant sur le constat de la mort, n’est pas passé de mode comme en témoigne cette citation extraite de la Biographie de la faim d’Amélie Nothomb :

« La mort les hante tellement qu’ils ont de la vie un appétit délirant ».

Alors que les valeurs ascétiques ont irrigué le stoïcisme, la philosophie de Schopenhauer, mais aussi le christianisme, la maxime carpe diem demande si l’ascèse ne serait justement pas une négation du corps et des valeurs vitales qui lui sont associées. Le fait de nier tout l’aspect corporel de la nature humaine est pour le moins discutable. L’ascèse apparaitrait comme étant l’anéantissement du corps qui est d’ailleurs souvent considéré comme étant un « tombeau », une « prison » ou encore une « carcasse ». Carpe diem questionnerait alors la société, la morale et les philosophies qui nous inviteraient à devenir « couleur de mort » en refusant tout désir ou en nous incitant à nous contenter de quelques désirs gentillets. Contre cela, l’interprétation radicale de l’injonction carpe diem nous inciterait donc à un appétit délirant qui se réaliserait toujours au présent. Là où l’ascèse nierait la possibilité d’un quelconque épanouissement dans cette vie, carpe diem nous inviterait alors à être heureux maintenant. La jouissance qui perdure grâce à notre insatiabilité serait alors la définition même du bonheur.

La difficulté d’une telle interprétation de carpe diem est alors évidente. Elle réside dans l’immoralité qui lui semble associée et dans le fait que cette insouciance pour le futur conduise à une non-prise en compte de tous les effets néfastes qui pourraient être produits par notre jouissance égoïste. Cependant, le défenseur de cette interprétation radicale de carpe diem verra justement dans cette objection le signe de la faiblesse des hommes, de leur incapacité à s’affirmer et à s’extraire du carcan des obligations qui brident leur liberté. Il ira même jusqu’à s’affirmer « homme véritable » en s’opposant aux autres individus qu’il qualifiera de « moutons ».

 

2 Carpe diem ou l’invitation au plaisir raisonné

2.1 La métaphore de la cueillette contre l’interprétation radicale de carpe diem

Pour échapper à la radicalité de l’interprétation précédente et ne pas nier le désir, il faudrait alors non seulement refuser les désirs qui nous éloignent du moment présent mais il serait peut-être nécessaire d’opérer un tri relatif aux désirs qui se jouent au présent. Ce tri deviendrait alors la condition de possibilité d’un bonheur qui ne soit pas une pure jouissance démesurée. Si le célèbre vers d’Horace est traditionnellement interprété comme jouissance « délirante », il existe toutefois une interprétation alternative qui peut être dégagée à condition de prêter réellement attention à la métaphore qui est utilisée. Cette métaphore est celle de la cueillette ; « cueille le jour » nous dit Horace. Or, la cueillette est tout le contraire du « délire ». Elle implique le choix de la fleur cueillie. Ainsi, profiter de l’instant ne signifierait pas se précipiter sur n’importe quelle source de jouissance mais choisir le plaisir le plus approprié. Il y a alors différents critères permettant de déterminer quels désirs suivre pour être heureux dans l’instant présent :

La connaissance de soi apparaît d’abord nécessaire. Il est inévitable de se connaître soi-même afin de savoir ce qui est susceptible de nous apporter le plus de plaisir dans l’optique de faire le meilleur choix possible. En effet, que se passera-t-il si je me jette sur cette tarte aux fraises alors que je suis juste- ment allergique aux fraises et que je ne le sais pas ? Vivre l’instant présent supposerait donc de savoir ce qui est bon pour nous afin de ne pas aller au devant de sévères déconvenues. Le célèbre adage platonicien « connais-toi toi-même » trouverait donc ici toute son importance. Le fait de cueillir le jour ne serait donc pas exempt de toute recherche. On part cueillir des fleurs mais pas n’importe lesquelles, on les examine, on les sélectionne et enfin on les coupe délicatement si elles conviennent à nos attentes.

La responsabilité n’est pas alors exclue de cette métaphore de la cueillette liée à l’injonction carpe diem. Et elle vient d’être introduite par cette idée que cueillir une fleur se fait délicatement. Qu’est-ce à dire? S’il faut faire le moins possible confiance au lendemain, c’est parce que la mort peut nous surprendre, mettant ainsi fin à toute possibilité de jouissance. Néanmoins, faut-il en conclure qu’il faut vivre et profiter de l’instant comme si demain n’existait pas ? Un tel comportement conduirait infailliblement à une perte de la responsabilité, à un égoïsme qui pourrait s’étendre au dépend d’autrui et qui négligerait toutes les conséquences néfastes pour l’individu lui-même. En réalité carpe diem compris comme jouissance démesurée risque bien de n’être qu’un égoïsme absurde car susceptible de se retourner contre le sujet lui-même. En fait, si carpe diem n’est pas une négation de toute responsabilité, ce serait moins parce que l’individu doit se soumettre à la morale que parce qu’il réfléchit aux conséquences potentielles de ses actes sur la possibilité de sa jouissance future. Ainsi, la limite que cette interprétation de carpe diem propose ne se fonde que sur un égoïsme bien compris.

Pour comprendre cela, revenons-en encore une fois à la métaphore de la cueillette. Arrache-t-on le bulbe de la fleur qu’on souhaite cueillir ? Faut-il prendre du plaisir au risque de s’ôter toute possibilité ultérieure de jouissance ? Ainsi, faire le moins confiance au lendemain ne signifie peut-être pas faire comme si demain n’existait pas. Au contraire, au lieu de jouir démesurément il conviendrait non seulement de choisir ses désirs mais aussi de prendre en compte leurs répercussions sur soi-même et sur autrui pour ne pas empêcher toute possibilité de jouir à nouveau. S’il ne faut pas faire confiance au lendemain c’est parce qu’en réalité rien n’est sûr pour demain : ni ma mort ni ma subsistance. Certes l’homme est un être pour la mort et cette échéance nous surprendra un jour. Mais « un jour » c’est quand ? Peut-être ni demain ni même d’ici trente ans ? Par conséquent, si je ne peux être certain de rien en ce qui concerne demain, il convient de ne pas faire comme si j’étais certain de mourir demain.

Faut-il voir dans carpe diem un hymne à l’immoralité ? Il est indéniable qu’une telle interprétation est possible. Toutefois, cette lecture alternative du célèbre vers d’Horace tendrait à montrer qu’il faut certes profiter de l’instant présent mais sans s’ôter la possibilité de jouir à nouveau dans un instant futur. Ainsi, le désir se trouverait à nouveau soumis à la raison et il ne s’agirait plus d’une quête de la jouissance délirante.

2.2 La disponibilité vis-à-vis du présent.

Dès lors, comment comprendre l’invitation d’Horace à profiter de l’instant présent ? Profiter de l’instant supposerait d’avoir une relation particulière au passé et au futur. En effet, pour pouvoir profiter de l’instant présent encore faut-il être disponible. Que peut-on bien entendre par la notion de disponibilité? La disponibilité peut être définie négativement par le fait de ne pas être accaparé ni par le futur ni par le passé. Afin de ne pas complexifier à outrance, il est possible de considérer que la conscience est une faculté nous permettant d’être attentif et de prendre connaissance de ce qui se passe en nous et autour de nous. Dès lors, une conscience accaparée par le passé ou par le futur empêcherait toute attention authentique au présent. Le passé et le futur peuvent devenir oppressant pour la conscience et l’aveugler totalement à la réalité présente. En effet, est-on disponible au monde qui nous entoure lorsqu’un souvenir est présent à la conscience ? Est-on disponible lorsqu’un projet nous occupe tellement qu’on lui sacrifie le présent dans l’espoir de le voir se réaliser un jour ?
Vivre un événement traumatisant peut, par exemple, inhiber totalement toute possibilité de profiter de l’instant présent. Et penser inlassablement à nos futures vacances peut bien nous apporter un certain réconfort dans le labeur quotidien mais il est fort à parier que nous ne serons alors plus attentif au présent puisque déjà projetés dans la perspective de ces vacances. Dans cette perspective, profiter de l’instant présent sans se soucier du lendemain serait la marque d’une disponibilité pour le plaisir présent, c’est-à-dire remarquer ce qui habituellement nous échapperait et savoir saisir l’opportunité de plaisir qui se présente alors qu’elle serait peut être passée inaperçue. Carpe diem serait alors une injonction visant à libérer notre conscience pour qu’elle s’oppose à l’habitude, à l’instinct, à l’accaparement par le passé et le futur ou encore aux considérations utilitaires qui nous font regarder le monde comme un outil. Par conséquent, intensifier sa conscience du présent c’est se rendre disponible au plaisir. Voilà une manière précise d’interpréter cette injonction à profiter de l’instant présent.

Pour reprendre une dernière fois la métaphore de la cueillette, cueillir le jour impliquerait donc de ne pas être distrait, de faire attention aux fleurs que nous voulons cueillir pour ne pas les manquer parce que nous penserions à autre chose ou parce que nous aurions l’habitude de passer dans ces lieux regorgeant de fleurs dont la magnificence nous serait alors devenue invisible. Ainsi, carpe diem ne serait pas simplement une invitation à la jouissance délirante. Il pourrait être une disponibilité au présent, pour pouvoir choisir en toute connaissance de cause les plaisirs qui nous correspondent tout en ne niant pas la responsabilité que nous avons envers les autres et envers soi-même. Se connaître soi-même, ne pas empêcher la possibilité d’une jouissance future et être disponible à un plaisir présent ; voilà en somme les résultats de l’interprétation alternative que cette étude a proposés du célèbre vers d’Horace trop souvent galvaudé.

Horace nous invite alors à «être sages » et à « filtrer notre vin », c’est-à-dire à ne pas nous jeter sur la boisson en recherchant l’ivresse mais bien à trier nos désirs. Est-ce dès lors possible de donner quelques exemples de désirs propres à être compatibles avec l’invitation carpe diem ? Le plaisir de la nourriture et de la boisson ne doit pas nécessairement être refusé à condition qu’il ne soit pas lié à un excès, à un manque et que sa recherche n’implique pas la frustration et la souffrance. Vouloir boire le meilleur vin du monde risque bien d’être un désir qui m’enlise dans la frustration, dans la déception et dans l’oubli du présent. Mais Horace ne nous invite pas à refuser tous les désirs de ce type. Notamment, si l’occasion se présente parce qu’un ami souhaite me faire plaisir alors je ne dois pas refuser de boire cette bouteille rare mais je dois au contraire saisir l’occasion ; il n’est pas alors inutile de rappeler que le bonheur renvoie étymologiquement (le bon présage, le moment opportun) à la chance liée à l’occasion qui se présente et que l’on sait saisir.

On peut aussi envisager le plaisir présent pris à une discussion amicale, le plaisir présent pris à la contemplation esthétique (comme écouter de la musique ou lire un livre)

 

3 Par delà l’instant présent : le désir essentiel de l’homme

3.1 La nécessité de se tourner vers le futur

Cette dernière interprétation de l’injonction carpe diem semble plus raisonnable et elle ne propose rien de moins que de renouer avec un bonheur présent qui soit synonyme de plaisir. Il y a toutefois quelque chose qui peut sembler problématique est qui est le refus de tout projet motivé par la méfiance dans le futur. S’en tenir au temps présent, n’est-ce pas vouloir une vie de satisfactions animales ? Cette volonté de cueillir l’instant présent ne trouve-t-elle finalement pas son exemple même dans la vie animale qui n’est guère soucieuse et qui réalise ses besoins dans le moment ? Dire que la différence se joue dans une autre manière de profiter de l’instant (à travers la contemplation esthétique par exemple), n’est-ce pas se payer de mots ? La négation de l’idée même de projet semble alors être une négation de la possibilité de donner du sens à notre vie. Car en effet, le sens est ici la direction vers laquelle notre vie tend et qui nous fait dire qu’elle n’est pas absolument absurde. Ainsi, carpe diem risque bien de n’être qu’une apologie de l’absurdité d’une vie centrée sur le plaisir présent mais qui oublierait tout désir visant le futur. Se méfier du futur est une chose, justifier un refus du l’idée de projet à cause de cette méfiance en est une autre.

Il serait alors possible d’affirmer qu’à travers l’expression carpe diem se joue simplement l’aspect superficiel de notre vie et il faudrait alors lui reconnaître cette utilité de nous rappeler à l’ordre et de nous dire que notre vie n’est supportable que si du plaisir est pris dans l’instant présent. Notre existence se dessinerait progressivement comme un « pro-jet », dégagé par nos choix qui constitueraient une histoire subjective. Or dans cette histoire se profilerait progressivement un sens, une orientation qui n’est possible que si l’on sort de la pure injonction carpe diem. Que signifie ce projet ? La recherche de l’accomplissement d’un désir fondamental. Et cet accomplissement est synonyme d’accomplissement personnel. Quel désir, si j’y renonçais, ferait perdre tout son sens à mon existence ?

Voilà peut-être une question qui constitue un moyen de dégager soi-même ce désir qu’il faut suivre, désir auquel il est sans doute nécessaire de subordonner tous les autres. Il serait alors peut-être primordial de revaloriser cette inquiétude qui est celle des hommes et qui finalement donne du sens à leur vie. Si carpe diem nous invite à rester centré sur le présent, à rester calme et à ne pas s’agiter pour des considérations futures, alors je préfère l’inquiétude qui offre la possibilité de donner du sens à ma vie et qui ouvre la voie à une progression. D’ailleurs, l’idée même de projet n’est pas incompatible avec celle de plaisir présent. En effet, il existe des projets pour lesquels le plaisir ne sanctionne pas simplement leur achèvement mais participe au contraire de toutes les étapes de leur poursuite. Pour prendre un exemple simple, si je projette de lire un livre, je n’aurai pas du plaisir simplement une fois que la dernière page est tournée mais je pourrais avoir pris du plaisir tout au long de ma lecture. Il s’agirait donc de valoriser ce type de projet qui donne du sens à notre vie, qui vient unifier nos actions mais qui laisse également la place à un plaisir présent dans toute les étapes de sa réalisation. Quel exemple donner d’un tel type de projet ?

 

3.2 La dignité de l’homme dans l’accomplissement de sa raison

Il y a un projet qui permet de donner du sens non seulement à la vie d’un individu mais à l’existence de l’humanité dans son intégralité. Ce projet part du postulat que l’homme est perfectible et que ce qui le caractérise est la raison. Ainsi, il s’agirait pour chaque homme et à travers l’éducation et l’organisation politique, pour l’humanité de développer sa raison. Un tel projet transgresse donc l’interdit lié à carpe diem de se tourner vers le futur en fournissant un idéal régulateur à la vie de chaque individu et à l’existence de l’humanité. Scientifiquement, cet idéal se traduit par la quête de la vérité. Moralement il signifie la recherche du respect d’autrui. Politiquement il signifie une organisation sociale permettant la paix et le développement de la raison de chacun. Cependant, tout en étant tourné vers le futur, un tel projet ne semble pas négliger la possibilité d’un plaisir présent. Ainsi, le chemin de la dignité passerait pas un plaisir lié à toutes les étapes de sa réalisation. A moins de nier qu’il y ait un plaisir moral ou intellectuel. De plus, si un tel projet donne une direction à l’existence, il n’empêche pas non plus la réalisation de désirs plus centrés sur le présent et qui n’entreraient pas en conflit avec lui et permettraient alors un hédonisme présent ; à moins qu’on soutienne que consacrer sa vie à la culture de la raison soit contradictoire avec le plaisir esthétique pris devant une œuvre d’art ou au plaisir pris à la dégustation d’un verre de vin. Le projet de culture de la raison donnerait alors un sens global à l’existence de l’humanité et la disponibilité au présent voulue par carpe diem permettrait, au sein de ce projet, de maximiser notre plaisir tout en visant la tempérance.

 

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  1. Rencontre/débat : "Carpe diem ! Pour quoi faire?" | chantiers-philo

    [...] Article compte-rendu, cliquez ici [...]

  2. Conférence/débat : "Carpe diem ! Pour quoi faire?" | chantiers-philo

    [...] Et un article correspondant à peu près à un compte-rendu de la conférence : cliquez ici [...]

  3. Complément du cours sur le bonheur/le désir | philoboulot

    [...] Pour lire l’article, cliquez ici. [...]

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