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mai 31

Philosopher ou vivre comme un porc ?

Philosopher ou vivre comme un porc.

Les problèmes :

Voilà un sujet qui semble bien prétentieux pour celui qui prétend philosopher. L’affirmation « philosopher ou vivre comme un porc » présente un « ou exclusif » et non pas un « ou inclusif ». Pour paraphraser, pratiquer la philosophie, c’est ne pas vivre comme un porc. Ces deux éléments s’excluent l’un l’autre. Soit on vit comme un porc et auquel cas on ne fait pas de philosophie, soit on pratique la philosophie et alors on ne vit pas comme un porc.

Cette affirmation a ceci de prétentieux, en apparence, que celui qui ne philosophe pas vit comme un porc. Terrible sentence pour la plupart des hommes qui ne consacrent pas leur existence à la philosophie. « Si vous ne voulez pas vivre comme un porc, mettez-vous à la philosophie ! » L’injonction condamne les non-philosophes tout autant qu’elle les invite à la philosophie. Mais est-il vrai que tous les hommes non-philosophes vivent comme des porcs ?

Avant d’aller plus loin et de traiter cette question, interrogeons l’expression « vivre comme un porc » et son apparente opposition à « l’activité philosophique ».

D’abord, afin d’éviter toute confusion, on précisera que « vivre comme un porc » ce n’est pas « vivre en porc ». Au fond, seul le porc peut vivre en porc. C’est pourquoi le terme « comme » ne doit pas nous induire en erreur. Vivre comme un porc, c’est vivre « comme » ; c’est-à-dire d’après une certaine représentation que nous nous faisons du porc. Qu’importe ce que vit réellement le porc. L’essentiel, ici, ce sont les caractéristiques que l’on attribue à celui qui vit comme tel.

  • 1° Pourquoi ne disons-nous pas : « philosopher ou vivre comme un moineau ? » / « philosopher ou vivre comme un tigre ? ». Ces figures animales ne présentent tout simplement pas de caractéristiques proches ou lointaines avec l’activité philosophique. En revanche nous pourrions dire « se battre comme un tigre » ; « manger comme un moineau ». Ici la figure du moineau ou du tigre ont une valeur descriptive. A l’inverse on relèvera la portée axiologique de la figure du porc : comparer quelqu’un à un porc, c’est nécessairement le dévaloriser, c’est énoncer un jugement de valeur. Par exemple : « manger comme un porc » c’est d’un côté décrire une certaine façon de se nourrir mais aussi la condamner, la juger. Si la figure du porc peut avoir une fonction descriptive, elle a aussi et toujours une fonction dévalorisante. Et ici, c’est sans aucun doute le philosophe lui-même qui affirme « philosopher ou vivre comme un porc » et qui ainsi condamne ou juge le non-philosophe. On imagine difficilement un autre que le philosophe tenir ce type de position.

  • 2° On peut noter que s’il peut y avoir sens à affirmer « philosopher ou vivre comme un porc », on imagine difficilement les affirmations suivantes : « Faire des mathématiques ou bien vivre comme un porc » ; « couper du bois ou bien vivre comme un porc » ; « vénérer Dieu ou bien vivre comme un porc ». Non pas que ces activités engagent de vivre comme un porc mais plutôt que l’opposition entre ces activités et vivre comme un porc ne saute pas aux yeux. Au contraire, l’opposition entre philosopher et vivre comme un porc, qu’elle soit légitime ou non, est presque tangible, elle fait sens. Essayons de comprendre pourquoi.

  • 3° Répondre à cette question, c’est aussi comprendre la dévalorisation de l’animal-porc.

    D’où vient cette représentation dévalorisante du porc ? La religion mais surtout la philosophie n’y sont pas pour rien à tel point que l’on pourrait dire du porc qu’il est une figure philosophique. Par exemple (liste non exhaustive) :

    • Héraclite (6ème siècle avant J.C) dans ses Fragments fustige le porc pour sa complaisance sans complexe aux souillures, à la boue, aux ordures. « Les porcs sont plus contents dans la boue que dans l’eau pure ».

    • Démocrite, philosophe matérialiste et atomiste (5ème siècle avant J.C) fustige également l’animal pour sa puanteur, sa crasse et reprend la formule d’Héraclite. « Les porcs tirent plus grande volupté de la boue que de l’eau pure, et se vautrent dans la fange ».

    • Les évangiles n’épargnent pas non plus la bête : quand Jésus expulse les démons d’un corps d’un possédé, ceux-ci demandent à s’incarner dans un troupeau de porcs et plus particulièrement dans leur ventre.

    • Au Moyen-Âge les théologiens ont souvent considéré le cochon comme un attribut du diable : comme le porc, le diable grogne et se vautre dans l’ordure. A noter également la virilité exacerbée du porc : le porc copule en permanence, même quand la femelle attend des petits.

    • On songera bien évidemment aux « pourceaux d’Epicure ». Cette expression tient à ses détracteurs pour la simple raison qu’il n’interdit pas le plaisir en soi. Dans tous ses textes on ne trouve aucune phrase, aucune maxime qui permettrait de conclure au caractère intrinsèquement négatif du plaisir. Si le plaisir peut être mauvais, c’est seulement de manière secondaire : dans ses effets. Certains plaisirs engendrent des déplaisirs et ces plaisirs sont alors à éviter. Et dans cette perspective, le plaisir sexuel, le plaisir de manger, le plaisir de boire, s’ils ne troublent aucunement la paix de l’âme, pourquoi les condamner ? Cette identification du plaisir et du bonheur coûtera cher à Epicure au point que la tradition philosophique l’associera à la figure du porc, et Horace le premier (poète romain, 1er siècle avant J.C). Même Molière usera de cette association dans son Don Juan dans la présentation qu’en fait Sganarelle : « Tu vois en Dom Juan, mon maître, [...] un hérétique, [...] qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d’Epicure ». I, 1.

    • On s’arrêtera plus longuement sur Platon qui fait référence au porc à de multiples reprises dans ses textes et qui permet de mieux saisir l’opposition entre « philosopher » et « vivre comme un porc ». Notamment dans le Phédon, par la bouche de Socrate, Platon évoque le mythe de la métempsychose (migration des âmes après la mort vers un nouveau corps) : selon la vie menée, l’âme des hommes se réincarne dans un animal correspondant à cette même vie. « Mais si, je suppose, l’âme est souillée et impure en quittant le corps, parce qu’elle était toujours avec lui, prenait soin de lui, l’aimait, se laissait charmer par lui, par ses désirs, au point de croire qu’il n’y a rien de vrai que ce qui est corporel, ce qu’on peut toucher, voir, boire, manger, employer aux plaisirs de l’amour, et si elle est habituée à haïr, à craindre et à éviter ce qui est obscur et invisible aux yeux, mais intelligible et saisissable à la philosophie, crois-tu qu’une âme en cet état sera seule en elle-même et sans mélange, quand elle quittera le corps ? ». Plus loin Socrate poursuit en évoquant un certain genre de vie que l’on peut assimiler à celui du porc : « ceux qui se sont abandonnés à la gloutonnerie, à la violence, à l’ivrognerie sans retenue ». On imagine aisément que mener une telle vie, c’est encourir le risque d’être réincarné en porc.

Tout le monde aura repéré dans ces courts extraits l’opposition entre une vie soucieuse de tout ce qui relève de l’intellect, de l’âme / et une vie embourbée dans les plaisirs de la chair, sans retenue, sans pudeur, sans mesure.  

Au fond, vit comme un porc, d’après Platon, celui qui ne vit que pour le plaisir des sens, celui qui jouit essentiellement du « sentir » et qui patauge indéfiniment dans ce seul ordre du « sentir ». Boire, toucher, manger, copuler : voilà en quoi consistent les activités majeures de celui qui vit comme un porc. On notera également que vivre comme un porc, ce n’est pas seulement vivre de plaisirs sensuels, c’est aussi et surtout, s’y abandonner : ne plus être son propre maître mais être l’esclave de son corps et de ses besoins. Ce qui est vil, c’est de mener une existence sensuelle mais aussi et surtout de perdre toute autorité sur soi-même : vit comme un porc celui qui est l’esclave de ses plaisirs (Sur ce point Epicure et Platon s’accordent). Vivre comme un porc, c’est se donner corps et âme au plaisir, et cela est indigne. Ce dont il est question, avec Platon, c’est de savoir comment vivre dignement. Et vivre dignement, c’est philosopher.

On retrouve cette même thématique dans un autre texte de Platon : le Gorgias. Socrate / Calliclès.

CALLICLÈS

Oui, mais surtout ce dont je parle, c’est de vivre dans la jouissance, d’éprouver toutes les formes de désirs et de les assouvir — voilà, c’est cela, la vie heureuse !

SOCRATE

C’est bien, très cher. Tu t’en tiens à ce que tu as dit d’abord, et tu ne ressens pas la moindre honte. Mais alors, il semble que moi non plus je n’aie pas à me sentir gêné ! — Aussi, pour commencer, réponds-moi : suppose que quelque chose démange, qu’on ait envie de se gratter, qu’on puisse se gratter autant qu’on veut et qu’on passe tout son temps à se gratter, est-ce là le bonheur de la vie ?

CALLICLÈS

Que tu es extravagant, Socrate ! En fait, tu es un démagogue, un orateur de foule !

SOCRATE

C’est pour cela, Calliclès, que j’ai choqué Polos et Gorgias, je les ai faits se sentir gênés ! Mais toi, tu ne seras pas choqué, tu n’auras même pas honte, car tu es un homme courageux. Alors, réponds, et c’est tout.

CALLICLÈS

Eh bien, je déclare que même la vie où on se gratte comme cela est une vie agréable !

SOCRATE

Et si c’est une vie agréable, c’est donc aussi une vie heureuse.

CALLICLÈS

Oui, absolument.

SOCRATE

Si on se gratte la tête, seulement, ou faut-il que je te demande tout ce qu’on peut se gratter d’autre ? Regarde, Calliclès, que répondras-tu, quand on te demandera si, après la tête, on peut se gratter tout le reste ? Bref, pour en venir au principal, avec ce genre de saletés, dis-moi, la vie des êtres obscènes, n’est-elle pas une vie terrible, laide, misérable ? De ces êtres, oseras-tu dire qu’ils sont heureux, sous la seule condition qu’ils possèdent tout ce qui leur faut ?

Là encore, Platon met en avant le caractère misérable d’une vie consacrée aux plaisirs, à une vie de jouissance : une telle vie est une vie obscène. Au fond, l’approche proposée par Calliclès pourrait tout à fait convenir au personnage Don Juan : la recherche du plaisir, la valeur intrinsèque du désir et de ses promesses et l’absence de souci pour la moralité.

L’intérêt supplémentaire de ce court extrait est le suivant : vivre comme un porc, en être obscène ou bien vivre en philosophe demeure décisif pour la question du bonheur. Et c’est bien de cela dont il s’agit dans l’expression « philosopher ou vivre comme un porc ». Quelle existence faut-il mener ? N’y-a-t-il pas des vies indignes ? Toutes les manières de vivre sont-elles équivalentes pour être heureux ? Le plaisir est-il toujours à rechercher ? Si vivre pour le plaisir et seulement pour le plaisir, c’est avoir une vie de débauche, alors on comprend l’assimilation entre cette vie et la figure du porc. Et si ne pas philosopher, c’est encourir le risque de vivre comme un porc, alors il est digne et préférable de philosopher ; mais la seule affirmation ne saurait suffire : encore faut-il le justifier.

Mais surtout, c’est un problème plus épineux qui surgit : qu’un homme vive pour le plaisir et que ses plaisirs soient peu nobles et qu’il le reconnaisse, il pourra toujours renvoyer le philosophe en affirmant : « certes, ma vie est indigne à tes yeux, mais c’est ainsi que je suis heureux », que lui répondra le philosophe ? Que dirions-nous à Don Juan qui se targuerait d’être heureux ? Nous-mêmes, ne sommes-nous pas les complices de celui qui vit bassement en affirmant : « s’il est heureux comme cela…. » ? Au fond, de quoi se mêle le philosophe ? Si lui est heureux en philosophant, pourquoi faudrait-il que tout homme s’exerce à la philosophie pour être heureux et vivre dignement ?

Traitement de la question :

« Il faut distinguer bonheur [happiness] et satisfaction [content]

Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse d’une plus large ration de plaisirs de bêtes ; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un imbécile, aucun homme instruit à être un ignorant. […] Croire qu’en manifestant une telle préférence on sacrifie quelque chose de son bonheur, croire que l’être supérieur – dans des circonstances qui seraient équivalentes à tous égards pour l’un et pour l’autre – n’est pas plus heureux que l’être inférieur, c’est confondre les deux idées très différentes de bonheur et de satisfaction [content]. Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur, a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit – le monde étant fait comme il l’est – est un bonheur imparfait. Mais il peut apprendre à supporter ce qu’il y a d’imperfections dans ce bonheur, pour peu que celles-ci soient supportables ; et elles ne le rendront pas jaloux d’un être qui, à la vérité, ignore ces imperfections, mais ne les ignore que parce qu’il ne soupçonne aucunement le bien auquel ces imperfections sont attachées. Il vaut mieux être un homme insatisfait [dissatisfied] qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question : le leur. L’autre partie, pour faire la comparaison, connaît les deux côtés. » Mill. L’utilitarisme.

Dans ce texte Mill vise la combinaison des idées suivantes : Tout homme désire être heureux / le but de l’existence humaine est le bonheur et une telle vie est une vie digne / le bonheur consiste dans le plaisir et vivre pour le plaisir n’est pas forcément mener une vie dégradée / celui qui croit être heureux ne l’est pas nécessairement.

Il peut nous arriver d’envier l’existence de certains animaux qui semblent ou manifester un état de bonheur. Ce chat qui s’endort au soleil, ce porc qui est heureux de peu, etc. Nous croyons alors que, pour eux, le bonheur est une chose simple et facile tandis que pour nous autres les hommes, la vie est plus compliquée, tourmentée, soucieuse, problématique. En effet, pensons-nous, le bonheur c’est le maximum de plaisirs et le minimum de douleurs. Et pourtant, Mill commence son texte en affirmant que les hommes, s’ils en avaient le pouvoir, refuseraient d’être changés en animal sur la promesse d’une plus large ration de plaisirs de bêtes. Pourquoi? Parce qu’au fond, nous admettons tout de même que le critère quantitatif du plaisir ne peut suffire. Un homme qui éprouverait un plus grand nombre de plaisirs qu’un autre homme ne serait pas forcément plus heureux de même que cet animal qui connaît plus de plaisirs que moi. Selon Mill, si nous ne retenons que le critère quantitatif, alors nous réduisons le bonheur à la simple satisfaction. Pour le comprendre, il faut distinguer le bonheur de la satisfaction.

« Incontestablement, l’être dont les facultés de jouissance sont d’ordre inférieur a les plus grandes chances de les voir pleinement satisfaites ; tandis qu’un être d’aspirations élevées sentira toujours que le bonheur qu’il peut viser, quel qu’il soit – le monde étant fait comme il est – est un bonheur imparfait. »

La satisfaction, c’est l’idée de contentement, c’est-à-dire l’état d’une personne qui ne désire rien de plus ou de mieux que ce qu’elle a ou attendait. Et du point de vue de la satisfaction, les créatures inférieures, les animaux, trouvent une satisfaction plus aisée que les créatures supérieures.

Certains êtres sont plus complexes que d’autres en ce qu’ils se caractérisent par 1° un plus grand nombre de facultés et 2° par des facultés plus difficiles à contenter. Une plante est moins complexe qu’un animal et parmi les animaux certains sont moins que complexes que d’autres. Le porc, comme l’indique la suite du texte, est moins complexe que l’homme. Ses facultés sont non seulement moindres mais en plus elles sont plus aisées à contenter : elles sont d’ordre inférieur. Disons qu’à faculté semblable, un être supérieur est plus difficile à satisfaire ou à contenter. Le porc se satisfait de n’importe quel type de repas tandis que le second, l’homme, pour répondre à sa faim sera plus exigeant : il nous suffit de penser à la gastronomie. Nous dirons du porc qu’il est facilement satisfait puisque sa nature de porc ne réclame que très peu. Il est donc plus facile pour le porc d’être satisfait, et il n’est pas toujours simple pour l’homme de l’être.

Si le bonheur, selon Mill, n’est pas la satisfaction (ne manquer de rien) qu’est-il? Il est imparfait.

« BONHEUR IMPARFAIT » comment comprendre cette formulation paradoxale?

Un simple exemple permet de le comprendre : supposons qu’un porc ne soit capable d’éprouver qu’un seul désir : celui de manger du maïs. Un porc parfaitement ou complètement satisfait (qui a toujours ce qu’il désire), n’aura connu durant toute sa vie, qu’un seul type de désir. Supposons ensuite qu’un homme éprouve quatre désirs : manger ; aller au théâtre ; connaître et comprendre l’univers physique ; réformer les lois et les institutions de sa patrie. Il suffit de considérer ces deux derniers désirs pour comprendre que contrairement au porc, l’homme, n’aura jamais été complètement satisfait. Par exemple, le désir de connaissance : cette connaissance ne sera jamais totale mais partielle mais le plaisir pris à cette partielle connaissance n’est pas rien, sauf pour un être dépourvu d’intelligence qui l’ignore. Ainsi malgré son insatisfaction à laquelle échappe le porc, l’homme aura connu pendant sa vie des plaisirs plus nombreux et plus variés. On est alors en droit de penser que l’homme est plus heureux que ne peut l’être le porc puisqu’il connaît des plaisirs que ce dernier ignore. On pourrait présenter la chose comme suit :

Du point de vue de la quantité, l’homme éprouve plus de plaisirs différents que l’animal. Du point de vue de la qualité, les plaisirs communs (manger) sont en réalité supérieurs pour l’homme.

On a désormais une approche claire et précise de ce que signifie « vivre comme un porc » : c’est viser pour soi-même la satisfaction, c’est-à-dire se consacrer à des plaisirs à portée de main, des plaisirs simples et accessibles qui, croyons-nous, nous contentent et ne rien exiger de plus.

Ainsi le bonheur ne peut être perçu comme une ligne d’arrivée synonyme de plénitude mais plutôt comme une dynamique incessante. Nous courrons tous après le bonheur au sens où nous voulons toujours plus de plaisir quantitativement et qualitativement. Et ces plaisirs consistent, selon Mill, en l’exercice de nos facultés (se nourrir, sexualité, sociabilité, création, intelligence)

Plus j’exerce mes facultés -> Plus j’éprouve de plaisir (quantité / qualité) Plus je suis heureux Plus je me réalise Le bonheur, c’est s’efforcer de se réaliser, de s’épanouir.

L’autre exemple qui présente le même mécanisme est tout aussi éloquent : il est préférable d’être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Le premier, Socrate, est conscient de son ignorance, « il sait qu’il ne rien » et se met donc en chemin vers la connaissance et éprouve ainsi un plaisir intellectuel contrairement à l’imbécile qui croit savoir et qui ne se met pas en marche vers la connaissance et manque, par conséquent, le plaisir intellectuel.

Il faut donc comprendre que le bonheur humain va de pair avec l’insatisfaction : lorsque nous éprouvons une insatisfaction, rappelons-nous d’abord qu’elle est l’indice d’une certaine perfection que d’autres créatures ne connaissent pas. Elle indique chez l’homme quelque chose de plus élevé que chez l’animal en général.

Nous autres hommes pouvons nous réjouir de l’insatisfaction lorsqu’elle est supportable.

On a élucidé la question du bonheur. Voyons celle de la dignité.

Qu’est-ce que vivre dignement ? Mill y répond clairement et catégoriquement : « c’est un sens de la dignité que tous les êtres humains possèdent et qui correspond au développement de leurs facultés supérieures. » Vivre dignement, c’est vivre en éprouvant ce sentiment de l’élévation de soi au regard des facultés qui sont les nôtres et vivre de manière indigne c’est vivre en éprouvant ce sentiment de la dégradation de soi au regard des facultés qui sont les nôtres. Dit simplement, c’est vivre conformément à ce que l’on est : exploiter ce que nous sommes. A l’inverse, quel sens de la dignité peut avoir un homme qui s’évertue seulement à se gratter toute sa vie ou encore, ou comme Don Juan à passer de conquête en conquête ?

On aura également compris que vivre en homme et non pas vivre comme un porc, c’est éprouver des plaisirs spécifiquement humains et non pas délaisser ce qui en soi réclame ses droits : plus particulièrement son intelligence et le souci de son semblable. Non pas que les plaisirs sensuels soient à proscrire mais plutôt qu’ils doivent trouver leur juste place dans un ensemble plus vaste.

Nous avions soulevé une difficulté : et si celui qui vit comme un porc se targue d’être heureux comme il l’est, que lui répondrons-nous ? Reprenons l’argumentation de Mill qui apparaît en fin de texte.

  1. Le bonheur humain est imparfait mais trouve sa grandeur dans les plaisirs supérieurs, spécifiquement humains. Ainsi, Socrate est plus heureux que l’imbécile.

  2. Pourtant : « L’imbécile ou le porc peuvent être d’un avis différent. »

  3. Il se trompe. Pourquoi?

La réponse de Mill ne se fait pas attendre : L’EXPÉRIENCE. Disons simplement que l’imbécile ne sait pas de quoi il parle n’ayant pas fait l’expérience des plaisirs éprouvés par Socrate. En quoi Socrate est-il plus habilité? « Il connaît les deux côtés de la question. » Il connaît certes la valeur de l’existence socratique mais il connaît aussi la position de l’imbécile : on pourrait dire que lui aussi fut un ignorant qui s’ignorait. Il est donc en capacité de comparer ces deux états contrairement aux deux autres.

Le plaisir ne peut être pensé qu’à la condition d’en avoir fait l’expérience. L’expérience de plusieurs sortes de plaisirs nous amène à plus de compétence pour juger et pour comparer. Pour savoir quelle existence est digne et heureuse, il faut en passer par l’expérience des plaisirs.

Et la philosophie dans tout cela ?

1° Ce n’est pas innocemment que Mill choisit la figure de Socrate pour l’opposer à l’imbécile satisfait. Dans cette quête du bonheur et d’une vie digne la philosophie n’y est pas pour rien. Que permet la philosophie que ne permettent pas les autres activités humaines ? Par exemple d’interroger le concept de bonheur et de finalement le distinguer de la simple satisfaction. C’est précisément ce qu’offre le texte Mill : Mill y met en pratique ce que peut l’activité philosophique. Qui est le mieux placé pour définir ce qu’est une vie digne et heureuse sinon celui qui s’efforce d’y réfléchir, de raisonner et d’interroger, de mettre en doute les préjugés reçus, de comparer ses expériences, de penser et de vivre les plaisirs pour se consacrer aux plaisirs supérieurs ? Celui-là s’appelle philosophe qui vit et pense ce qu’il vit. Certes, il n’est aucunement besoin d’être philosophe à temps plein ou professeur de philosophie pour envisager ce type de question : sans doute beaucoup s’ignorent comme philosophes lorsqu’ils réfléchissent au bonheur et à la vie digne d’être vécue.

2° Une bonne compréhension du bonheur et de ce qu’il est doit aussi nous amener à comprendre qu’il dépend directement des conditions et de la configuration du monde dans lequel nous vivons : si ce monde est plus ou moins juste et moral, il augmentera ou diminuera les possibilités pour mes semblables et moi-même d’être heureux et de vivre dignement. D’où les nécessaires questions qui portent la nature de la justice, sur l’organisation politique, sur la répartition des richesses. La philosophie se présente ainsi comme refus rédhibitoire de l’ordre établi : philosopher, c’est toujours interroger, remettre en question, douter et tenter modestement des réponses tandis que « vivre comme un porc » c’est se satisfaire de ce que l’on a, c’est-à-dire se soumettre à l’ordre du monde qui nous permet cette même satisfaction. C’est accepter l’ordre établi.

3° C’est pourquoi, à la façon socratique, pratiquer la philosophie c’est aussi tenter d’éveiller les âmes ou les esprits et les inviter à pratiquer la philosophie. Le philosophe est en ce sens un éducateur : non pas qu’il prétende imposer dogmatiquement ses réflexions ou tergiversations mais plutôt susciter chez ses interlocuteurs le questionnement et l’étonnement, la remise en cause et la clarification de leurs pensées et croyances.

  • A cet égard la figure socratique est instructive. Eternel questionneur, Socrate amenait ses interlocuteurs par d’habiles interrogations à reconnaître leur ignorance. Il les remplissait ainsi d’un trouble qui les amenait éventuellement à une remise en question de toute leur vie.

    • Par exemple, dans le Premier Alcibiade, Alcibiade (il est fils d’une des familles les plus entreprenantes de la cité, mais ayant perdu ses parents il a eu Périclès mais malheureusement son tuteur a confié son éducation à un esclave ignorant : Zopire de Thrace) souhaite se rendre devant les athéniens pour prétendre à une charge publique et dans le Second Alcibiade, Alcibiade souhaite aller prier les dieux. Dans les deux dialogues Socrate parvient à jeter le trouble dans l’âme d’Alcibiade : Alcibiade finit par reconnaître qu’il ne sait pas ce à quoi il prétend et ignore ce qu’est la Justice ou une bonne organisation de la cité et qu’il ignore finalement ce qu’il désire demander aux dieux n’ayant pas envisagé les éventuelles conséquences ou effets de ses vœux. Du désir de voir ses prières réalisées, il finit par reconnaître que ses propres prières risquaient de lui porter préjudice. Dans les deux dialogues Socrate invite Alcibiade à se méfier de lui-même, de ses croyances et de ses désirs : c’est seulement ainsi qu’Alcibiade peut s’interroger sur ce qui peut lui être bénéfique.

    • Le texte Premier Alcibiade est plus qu’instructif puisque c’est dans ce texte que Socrate invite Alcibiade au souci de soi. Pour le comprendre, faisons un détour par l’Apologie de Socrate : « Je n’ai nul souci de ce dont se soucient la plupart des gens, affaires d’argent, administration des biens, charges de stratège, succès oratoires en public, coalitions, factions politiques. Je me suis engagé, non dans cette voie… mais dans celle où, à chacun de vous en particulier, je ferai le plus grand bien en essayant de lui persuader de se préoccuper moins de ce qu’il a que de ce qu’il est, pour se rendre aussi excellent et raisonnable que possible ». Cette entreprise qu’engage Socrate est celle-là même qu’il opère avec Alcibiade. Les homme s’occupent de tout un tas de chose, de leur fortune, de leur réputation mais ne s’occupent pas d’eux-mêmes. Et Alcibiade n’échappe pas à la règle : il prétend à une charge publique, c’est-à-dire qu’il prétend s’occuper des autres mais s’occupe-t-il seulement de lui-même ? Il prétend gouverner mais parvient-il seulement à se gouverner lui-même ? Avec Socrate Alcibiade reconnaît qu’on ne peut pas gouverner les autres comme il faut si on ne se gouverne pas soi-même et que les privilèges ne sauraient être transformés en compétences et aptitudes politiques. Alcibiade connaissait son souhait ou son désir de gouverner, il découvre son ignorance. Il doit désormais s’occuper de lui, se soucier de lui et non plus se perdre au-dehors de lui-même.

    • Mais se soucier de soi, qu’est-ce ? A peine Socrate a-t-il évoqué la nécessité de se soucier de soi qu’un doute le saisit : il faut se soucier de soi-même mais on risque fort de se tromper si on ne sait ce que c’est. Après tout on sait très bien ce que c’est que s’occuper de ses chaussures : il y un art pour cela, celui du cordonnier. On sait aussi parfaitement ce que c’est que de s’occuper de ses pieds : le gymnaste peut très bien conseiller. Mais s’occuper de soi-même ?

    • Une fois encore surgit une autre question : qu’est-ce que c’est que ce « soi-même » dont il faut se soucier, pour lequel il faut s’inquiéter ? La réponse n’est pas inattendue chez Platon : il s’agit de l’âme. Se soucier ou s’occuper de soi n’est pas s’occuper de son corps comme le ferait le médecin ou s’occuper de la gestion de ses biens comme le ferait le maître de maison dans sa fonction économique.

    • S’occuper de soi-même c’est s’occuper de son âme en tant qu’elle est ce que je suis : en raison de mon âme sont déterminés mes actions, mes relations avec autrui, mes comportements en général mais aussi ce que je sais et ce que j’ignore et mes croyances. Il s’agit ici de l’âme comme sujet et non pas de l’âme comme substance.

    • En quoi consiste l’occupation de soi, le souci pour son âme ? Le souci de soi passe par la connaissance de soi puisqu’il faut bien connaître ce soi-même dont il faut s’occuper. D’où la fameuse formule : « Connais toi-toi-même ». Ce qui ne signifie pas : connais tes capacités, tes aptitudes, tes limites, de quoi tu es capable mais plutôt vois dans quel état est ton âme. Voir dans quel état est mon âme c’est pratiquer la philosopher ; c’est aussi regarder mais d’une certaine façon, c’est-à-dire pouvoir reconnaître ce qui y relève de la simple opinion, de l’erreur, de la vérité, de la tromperie. Et pour bien regarder, il faut apprendre à regarder, c’est-à-dire à philosopher.

  • Dès lors vivre comme un porc, c’est faire comme le porc lui-même : prendre ce qui nous est jeté et donné dans la société sans prendre le soin de s’interroger, de douter et d’enquêter sur ce que l’on nous donne ou nous jette : les opinions toutes faites, les désirs fabriqués, les valeurs établies, etc.

  • J’aimerais terminer avec une approche plus stoïcienne dans laquelle on trouve la même nécessité de s’occuper de soi, de se soucier de soi. Dans ses Entretiens Epictète explique ce qui caractérise chez l’homme le fait qu’il a à se soucier de lui-même : c’est le fait qu’il dispose d’une certaine faculté qui est dans son fonctionnement, différente des autres facultés. Les autres facultés – celle qui me permet, par exemple, de parler ou celle qui me permet de jouer d’un instrument de musique ou encore celle qui me permet de m’enrichir – , elles savent se servir d’un instrument, s’occuper de l’objet qu’elles ont en charge mais elle ne me diront jamais si je dois me servir de ces instruments ou de ces objets. Elles peuvent me dire comment le faire, mais si je veux savoir s’il faut le faire, s’il est bien ou mal de le faire, je dois m’adresser à une autre faculté qui est la faculté de l’usage des autres facultés. Et cette faculté c’est la raison. User de sa raison c’est se soucier de soi-même parce que c’est faire qu’on ne se sert pas n’importe comment des facultés qui sont les nôtres (nous retrouvons ici l’approche de Mill). Pratiquer la philosophie c’est user de cette partie de l’âme qui est la faculté qui détermine l’usage des autres facultés.

      • Et celui qui ne philosophe pas, qui n’use que maladroitement de ses facultés, qui ne se gouverne pas lui-même, qui ne se soucie pas de lui finit par agir contre lui-même et contre les autres. C’est ce qu’évoque Epictète dans ce texte qui conclura notre propos :

« Nous sommes composés de deux natures bien différentes : d’un corps qui nous est commun avec les bêtes, et d’un esprit qui nous est commun avec les dieux. Les uns penchent vers cette première parenté, s’il est permis de parler ainsi, parenté malheureuse et mortelle. Et les autres penchent vers la dernière, vers cette parenté heureuse et divine. De là vient que ceux-ci pensent noblement, et que les autres, en beaucoup plus grand nombre, n’ont que des pensées basses et indignes. […] Voilà la pente de presque tous les hommes, et voilà pourquoi il y a parmi eux tant de monstres, tant de loups, tant de lions, tant de tigres, tant de pourceaux. Prends donc garde à toi, et tâche de ne pas augmenter le nombre de ces monstres ». Epictète. Entretiens. Livre Premier. XVII.

 

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  1. philosopher ou vivre comme un porc ? | chantiers-philo

    [...] Titre: philosopher ou vivre comme un porc ? Description: Il s’agira de questionner l’activité philosophique afin de mieux cerner ses prétentions et peut-être aussi ses limites. Pour lire le compte-rendu, cliquez ici [...]

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